Chute financière de Macbeth à Lyon, un nouvel espoir

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra. 16-III-2018. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, opéra en quatre actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Shakespeare. Mise en scène : Ivo van Hove. Décors et lumières : Jan Versweyveld. Costumes : Wojciech Dziedzic. Vidéo : Tal Yarden. Avec : Elchin Azizov : Macbeth ; Susanna Branchini : Lady Macbeth ; Roberto Scandiuzzi, Banco ; Louis Zaitoun, Malcolm ; Arseny Yakolev, Macduff ; Clémence Poussin, Suivante ; Patrick Bolleire, Médecin ; Sophie Lou, Paolo Stupenengo, Apparitions ; Jean-François Gay, Serviteur ; Kwang Soun Kim, Sicaire ; Charles Saillofest, Héraut. Choeur (chef de choeur : Marco Ozbic), Maîtrise, Studio et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Daniele Rustioni.

M2Salutaire piqûre de rappel que la reprise de ce Macbeth de 2012. La transposition opérée par le metteur en scène dans le monde de la finance n’a hélas rien perdu de son actualité. Première journée d’un festival Verdi en trois épisodes autour du thème du Pouvoir.

Notre ennemi c’est la finance : c’est l’avertissement clairement lancé par l’ouverture muette du rideau sur le vide d’un espace où la couleur taupe a été érigée en art de vivre. Une ceinture de fauteuils roulants et d’écrans est surmontée d’immenses parois nues. Celle du fond de scène fait défiler des myriades de données numériques, sert de caméra de vidéo-surveillance pour les meurtres en off de Duncan et Banco, mais aussi de baie vitrée sur des vues désincarnées sur New York à la façon des négatifs photographiques de jadis. Depuis Wall Street donc. Après une mise en place au cordeau de l’Introduction, le spectacle n’a plus qu’à dérouler le fil tendu d’un scénario de polar. L’épineuse présence des sorcières devenues tradeuses trouve sa résolution dans les données informatisées qu’elles récoltent. La présence d’une adolescente dans cette famille sans amour paraphe le constat d’un monde désespérant. La transposition est tout sauf hasardeuse, le premier chef-d’œuvre du Verdi de jeunesse (toujours très inspiré avec Shakespeare, qu’il adapte ici lui-même) se prêtant très bien aux cancers du quotidien des hommes. Olivier Py en avait fait, à Bâle, une radiographie des rouages d’une dictature. Van Hove vient rappeler à nos démocraties qu’aucun acquis ne l’est, le pouvoir de la finance ayant par exemple pris le pas sur le pouvoir politique.

La démonstration clinique débouche contre toute attente sur des torrents d’espoir. Très en phase avec le soulèvement musical du chœur final,  rend un hommage appuyé au mouvement Occupy Wall Street de 2011 en le faisant investir le plateau armé de tentes transformées en baudruche piquée de divers manifestes : I have a dream et autres Basta. Les images extérieures passent du négatif au positif. Les couleurs, jusque là échappées des seuls écrans via les dessins animés avec lesquels la fille du couple infernal se console de la glaciation ambiante, font irruption sur scène. Un des manifestants offre une assiette de soupe à un Macbeth devenu SDF après qu’il a basculé depuis longtemps dans l’inhumanité et la folie meurtrière (on l’aura vu achever Lady M à la fin de Una macchia !). On n’aura garde d’omettre le personnage omniprésent de la technicienne de surface muette (mais pas sourde), qui n’aura plus qu’à danser à la fin comme Elektra : après tout, c’est peut-être elle qui a donné les clés aux manifestants…

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Rareté verdienne : comme Simon Boccanegra, Macbeth plonge une femme dans une histoire d’hommes. Même si Verdi souhaitait pour sa Lady fatale une voix « aigre, suffoquée et sourde », le rôle est d’un or meurtrier pour bien des chanteuses, car peu excusées sont celles qui peinent à passer des mélismes de La luce langue au contre-ré bémol de la scène de somnambulisme. C’est un peu ce qui arrive à qui gère cependant avec beaucoup de métier et un beau tempérament de tragédienne une voix qu’on rêverait plus homogène. Son Macbeth est d’exception, jouant dans la même cour que les Bruson et les Cappuccilli d’autrefois. donne la belle mesure de ses moyens à Banco dans l’air qui précède son assassinat sordide dans un parking souterrain. Le tout jeune est victime, en ce soir de première, d’une voix qui se dérobe au moment crucial lorsqu’il doit chanter Ah, la paterna mano quasiment à plat-ventre devant une vidéo intrusive (procédé utilisé en virtuose par Castorf dans son Ring) captant en direct les chanteurs en gros plans projetés sur le fond de scène : son Macduff, trader d’une convaincante juvénilité, à la voix bien timbrée, dégage pourtant une touchante émotion, qualité que l’on apprécie aussi chez le plus en retrait Malcolm de . Le chœur, excellent, engagé de façon quasi-militante dans des déplacements millimétrés, est un personnage de première importance.

(lire notre entretien) fait alterner avec bonheur le chuchotement (important dans une œuvre où l’on passe son temps à comploter) et le tremblement d’un orchestre qu’il sait entraîner dans le tellurisme d’un Sensurround maison qui pourrait bien être une marque de fabrique. On dressera tout de même au chef et au metteur en scène le reproche d’avoir privé ce spectacle passionnant des ballets rajoutés dix-huit ans après par le compositeur pour la version parisienne de 1865.

L’Opéra de Lyon peut se réjouir d’être à l’origine d’une production qui indique combien Macbeth s’impose aujourd’hui comme un des opéras de Verdi les plus réussis (rappelons que l’on y trouve une de ses plus belles mélodies) et combien est intact l’engagement d’une maison qui, depuis un demi-siècle milite sans relâche pour une certaine idée de l’intelligence scénique. Message reçu.

Crédits photographiques: © Stofleth

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