Macbeth selon Olivier Py : dictature mode d’emploi

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 15-IV-2016. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, opéra en 4 actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Shakespeare. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumière : Bertrand Killy. Avec : Vladislav Sulimsky, Macbeth ; Callum Thorpe, Banquo ; Katia Pellegrino, Lady Macbeth ; Valentina Marghinotti, camériste de Lady Macbeth ; Demos Flemotomos, Macduff ; Markus Nykänen, Malcolm ; Andrew Murphy, Médecin ; Vivian Zattaz, Serviteur de Macbeth, Assassin ; Vladimir Vassilev, Première apparition ; Noah Gysin, Deuxième apparition ; Victor Fernandez-Garcia, Troisième apparition ; Martin Krämer, Hérault. Choeur, renforts et Sinfonieorchester Basel (chef de chœur : Henryk Polus), direction musicale : Erik Nielsen.

A994EDD3F2-w-737Pour Macbeth, qui marque ses débuts à Bâle, déroule le somptueux tapis noir qu’il tisse année après année sur les scènes lyriques avec

raconte toujours la même histoire. Celle du Sexe et de la Mort, alpha et oméga de presque tous les livrets d’opéra. C’est d’ailleurs à l’Opéra que, cadré par les partitions, il est à son meilleur. Ferveur et engagement intacts, imparable intelligence de lecture, alliés à des moyens gigantesques, produisent des spectacles… spectaculaires. Un opéra mis en scène par est toujours un choc esthétique. Ses détracteurs appellent des tics ce qu’il faut plutôt nommer un univers, avec des pics (Tristan et Isolde pour l’éternité et plus récemment le magistral service rendu au jusque là impossible Ariane et Barbe-bleue) comme des opus plus mineurs mais toujours captivants. Ce qui fascine, c’est que chaque spectacle, toujours au plus proche de la lettre de l’ouvrage adapté, semble être la suite du précédent, et l’on devient archéologue à détecter les différentes strates qui composent le nouveau-né.

Ce Macbeth (quatrième réalisation d’une saison gourmande qui aligna Vaisseau fantôme pour Vienne, Pénélope pour Strasbourg, La Juive pour Lyon) ne se démarque pas d’un visuel devenu familier qui superpose le superbe cadre de fumée et la baignoire d’Hamlet (logique shakespearienne oblige), les troncs dénudés poussés dans Dialogues des carmélites, les cellules/loges du duo Claude/Carmen, les vitres brisées d’Ariane, certain crâne mythique… dans un univers devenu planète où les rotations télescopent les translations à jardin, à cour, (quand  ce n’est pas  les deux à la fois), parfois sur plusieurs niveaux! Ce mouvement quasi-perpétuel, toujours musical, offre une cosmogonie parfaitement adaptée à la cauchemardesque spirale sanglante du dixième mais premier opéra vraiment intéressant d’un Verdi déjà galvanisé par la passion shakespearienne. Surgi en 1847, au cœur de ses « années de galère », ainsi que le disait lui-même le compositeur, Macbeth offre à Olivier Py l’occasion de raconter l’atroce histoire du Pouvoir, celui qui laisse rarement les hommes intacts, surtout quand, poussé sur le fumier de la frustration, il fait se lever le soleil noir du côté obscur : sous l’emprise de la main leste d’une épouse dévorée par l’ambition, Macbeth, de crime en crime, va devenir un dictateur juché sur un holocauste de cadavres, le portrait officiel peinant à masquer la fissure d’une âme perdue.

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Les Macbeth noient leur solitude dans le sang. Mais alors que l’on pourrait s’attendre à ce que le rouge qui macule le visage du roi Duncan envahisse le décor anthracite conçu par , ainsi qu’il semble le faire sur les boiseries teintées de l’intérieur des Macbeth, c’est le noir qui prévaut, comme si la folle explosion colorée de la Lulu genevoise de naguère avait été un péché de jeunesse. De même, alors que la toute récente Juive lyonnaise nous cueillait par son éblouissante scène finale, celle de Macbeth reste en deçà des promesses de l’alléchante Ouverture du spectacle où on a vu la forêt, dans un entrelacs de tournoiements, accoucher littéralement de la forteresse du couple infernal. Les arbres en mouvement chez Shakespeare restent in fine sagement au fond chez Py, privant d’un effet saisissant le final d’une réalisation indéniablement efficace mais quelque peu avare de visions nouvelles. De ce complexe manège de mort (encore un peu en rodage au début, en ce soir de première) où la chair est le plus souvent victime de la pesanteur, on retiendra essentiellement la très lisible leçon de politique humaine, avec salutaire déboulonnage de statue, mais aussi d’ineffables instants tel celui où les enfants assassinés de Macduff se relèvent pour étreindre leur père, de la pantomime muette (très Andromaque des Troyens) de leur mère.

3BFFE0F506-w-737Ce spectacle en noir et noir captive le public qui fait aussi un triomphe à l’insolence d’une distribution vocale idoine. Les époux Macbeth en déplacement à Bâle sont parfaitement appariés. est une Lady Macbeth qui gratifie la « voix rauque, étouffée, caverneuse » que Verdi appelait de ses vœux, d’une voix puissante et belle, à même de dominer avec aplomb le tutti du I, comme de filer le contre-ré bémol final : , devant qui Olivier Py s’agenouille aux saluts. Le Macbeth de , dont le métal vocal somptueux rend plus pitoyable l’homme battu par sa femme que lui fait jouer Py, est plus fêté encore, déclenchant tonnerres d’applaudissements et initiatives isolées transformant le temps d’un soir le Theater Basel en Scala de Milan. Même enthousiasme pour la révélation en Macduff, le Banco classieux de faisant lui aussi belle impression. La projection du chœur, fort gâté par Verdi, est bluffante. Quant à l’orchestre sous la direction excitante du prochain directeur musical du Theater Basel, , il sait ménager le suspense en gardant sous le capot l’énergie foudroyante qu’il assène ensuite aux climax de la version choisie, la seconde, celle de Paris (1865), sachant ciseler la plus belle mélodie de Verdi mais aussi le modernisme introductif de la marche finale à Birnam.

Ce Macbeth haletant, qu’à l’instar d’Ariane et Barbe-bleue et Pénélope, les habiles conteurs que sont Py et Weitz auraient pu priver d’entracte, même s’il est moins sidérant que celui de Tcherniakov, ajoute une strate mémorable à l’édifice d’un tandem que l’on ne se lasse pas de retrouver.

Crédits photographiques : © Sandra Then

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