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Les trois Marie à Notre-Dame de Paris

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Paris. Cathédrale Notre-Dame. 17-IV-2018. Anonymes : Surrexit de tumulo (Las Huelgas 93), conduit ; Christo psallat, rondeau ; Organum et valde V. et respicientes (organizatur postea), répons ; Resurgente, conduit ; Les Trois Marie, drame liturgique ; Hec est die, conduit ; Felix dies, rondeau ; Hec dies letitie, motet ; Hec dies, graduel ; Dat superis, motet ; Vetus purgans, rondeau ; Benedicamus Domino, organum. Ensemble vocal de Notre-Dame de Paris, direction : Sylvain Dieudonné

Sylvain DieudonnéEn digne héritier de son histoire, l’ propose un superbe concert autour des Trois Marie, drame liturgique du XIIe siècle, et d’œuvres monodiques et polyphoniques de l’École de Notre-Dame.

« Si on devait mettre en relief le trait essentiel du Moyen Âge occidental, il se caractériserait par la foi, la foi chrétienne. » (Cohen) Au milieu du XIIe siècle apparaît, pour la première fois dans l’histoire de la musique, un lieu de création musicale qui va dominer tous les autres, et dont, ce soir, l’ est le digne défenseur. Des témoignages d’époque font effectivement allusion à la polyphonie qui rendit la maîtrise de Notre-Dame de Paris si célèbre, en la plaçant comme l’une des plus importantes attractions de la ville. À l’époque de la construction de la cathédrale, l’École de Notre-Dame constitue véritablement une référence : les procédés usités par les musiciens parisiens deviennent des modèles universels, et les œuvres créées à la cathédrale sont inlassablement reproduites. Cette diffusion exceptionnelle s’explique en partie par la position qu’occupe Paris au cours de la deuxième moitié du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle grâce à l’éclat de son université, la première du monde scolastique où ses enseignants attirent les esprits les plus brillants d’Europe. Elle s’explique aussi par la stabilité politique sous les règnes de Louis VI et Louis VII qui transforment la ville comme la première cité du pays. Paris devient de cette manière le centre culturel de toute l’Europe.

Avec pour pilier central du concert le drame liturgique Les trois Marie du manuscrit 201 de la Bibliothèque municipale d’Orléans, composé au XIIe siècle, l’Ensemble vocal de Notre-Dame de Paris dirigé par , propose des œuvres monodiques et polyphoniques de l’École de Notre-Dame autour du graduel du jour de Pâques. Et ce qui frappe durant cette heure de musique, c’est ce matériau qui semble très dépouillé à des oreilles contemporaines, la simple ligne musicale, où cependant repose l’essence de la pensée médiévale : l’élaboration d’un univers complexe de raisonnements fondés sur des éléments simples. Jouer ce répertoire dans le format du concert est particulièrement risqué car la fusion de la liturgie avec son accompagnement musical est telle que l’on ne peut considérer l’une sans l’autre, même si la musique tient ce rôle sans être aucunement sacrifiée.

De fait, le recueillement et la spiritualité s’imposent dès l’arrivée des solistes à la croisée du transept. Au son d’une cloche à main qui va régulièrement ponctuer la soirée, le silence de l’assistance se fait dès leur apparition. Une voix de soprano et une d’alto s’élèvent pour un conduit simple, Surrexit de Tumulo (Manuscrit de Las Huelgas, XIVe siècle), annonçant la résurrection du Christ. Au sein de cette écriture continue, le matériau musical se renouvelle constamment dans un temps très court, avec peu de restrictions, que ce soit au niveau du texte ou de la musique. Quelques pièces plus loin, cette fois-ci chanté par un duplum et un cantus firmus masculins, le conduit Resurgente (Manuscrit parisien de l’École de Notre-Dame, XIIIe siècle) démontre un rythme poétique du texte assez peu pris en compte dans l’écriture musicale, constituée de très longs mélismes s’exécutant sur des syllabes non accentuées, et cela afin de ne pas détonner dans le plain-chant environnant. Le dernier conduit Hec est dies expose un jeu exaltant entre les différentes voix tout au long de ses trois strophes (« Pascha novum celebráre corde, voce, ópere », « Célébrer la Pâque nouvelle, par le cœur, par la voix, par les œuvres »).

MSNDDurant la soirée, les rondeaux (Christo Psallat et Felix Dies) ont la particularité de démarrer au fond du chœur sous la forme d’une procession, effet fréquemment utilisé dans ce type de répertoire pour renouveler l’écoute du public en concert. Ils se caractérisent aussi musicalement par un groupe de chanteurs (huit pour le premier rondeau, neuf pour le second) qui exécute la même mélodie après son exposition par une voix soliste. Mais la pièce qui demeure la plus représentative du style de Notre-Dame est le Graduel Hec Dies, organum à trois voix glorifié par une puissante polyphonie, où la richesse de ce moment vocal – chaque syllabe supportant de nombreuses notes – est telle que la direction est menée par deux chanteurs selon les instants. L’imprécision des attaques dans le répons de style mélismatique Et valde mane (Manuscrit parisien de l’École de Notre-Dame et Bréviaire parisien de la Sorbonne, XIIIe siècle) et les aigus un peu trop affirmés dans le conduit Resurgente, s’oublient rapidement au regard de l’excellente prestation vocale donnée par l’ensemble des dix solistes dans les deux dernières pièces de la soirée. Dans le rondeau Vetus Purgans et plus particulièrement dans le Benedicamus Domino, les trois voix sont traitées en style d’organum au début de la pièce. Simultanément à la teneur assurée par le timbre rond et un souffle parfaitement maîtrisé de , les autres voix se déploient en long mélismes. Ainsi, par cet agencement de pièces, on retrouve les caractéristiques de l’œuvre de , le premier compositeur célèbre de l’École de Notre-Dame, soit la polyphonie des parties de solistes alors que les sections du chœur sont en plain-chant, selon le système rythmique du compositeur auquel on doit la principale contribution de l’École de Notre-Dame.

Exécuté à la manière du plain-chant, le drame liturgique Les trois Marie reste le moment phare de la soirée. Du milieu de la nef, les trois femmes se matérialisent vocalement par une clarté sonore aérienne sans le moindre défaut, alors qu’elles déambulent ensuite au milieu du public pour rejoindre le tombeau. Ce long dialogue musical révèle particulièrement les aigus lumineux et la pureté du timbre de celle qui incarne la Sainte Vierge. Croyant ou non, impossible d’être hermétique à ces sonorités venues d’un autre temps, au bénéfice d’une réelle paix intérieure.

Crédits photographiques : © Jean-Baptiste Millot ; Ensemble vocal de Notre-Dame de Paris © MSNDP

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Paris. Cathédrale Notre-Dame. 17-IV-2018. Anonymes : Surrexit de tumulo (Las Huelgas 93), conduit ; Christo psallat, rondeau ; Organum et valde V. et respicientes (organizatur postea), répons ; Resurgente, conduit ; Les Trois Marie, drame liturgique ; Hec est die, conduit ; Felix dies, rondeau ; Hec dies letitie, motet ; Hec dies, graduel ; Dat superis, motet ; Vetus purgans, rondeau ; Benedicamus Domino, organum. Ensemble vocal de Notre-Dame de Paris, direction : Sylvain Dieudonné

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