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La rutilance debussyste selon Emmanuel Krivine

À emporter, CD, Musique symphonique

Claude Debussy (1862-1918) : La Mer, trois esquisses symphoniques, version de 1909 (avec la version alternative du dialogue du vent et de la mer de 1905). Images pour orchestre. Orchestre national de France, direction : Emmanuel Krivine. 1 CD Erato 0190295687045 enregistré en l’auditorium de Radio-France en mars (la Mer) et octobre (Images) 2017 . Texte de présentation en français, anglais et allemand. Durée : 61:14

 

la mer krivineSi le centenaire de la mort de Debussy nous vaut, outre beaucoup de rééditions, de nouveaux enregistrements qui s’avèrent  parfois peu utiles,  ce n’est pas le cas pour ce récent album d’ à la tête d’un  très concerné : le chef y fait montre d’une conception originale à la fois par la rutilance des couleurs orchestrales et par la sobre maîtrise du discours musical.

Cet enregistrement est la premier résultat tangible du mandat de trois ans d’ à la tête de l’. Et il est à marquer d’une pierre blanche. Enregistrer la Mer ou les Images pour orchestre de Debussy n’est certainement pas très original, mais bien plus qu’une simple carte de visite, ce disque est avant tout le fruit d’une collaboration épanouie et exigeante, qui renouvelle notre écoute de ces œuvres que l’on croit bien connaître.

Dans La Mer, le chef imprime une vivacité de tous les instants, dans des tempi  souplement flexibles. Dès le début « de l’aube à midi sur la mer »,  c’est la spontanéité, entre autres, dans la rapidité des échanges entre vents solistes qui mène le débat. Krivine travaille beaucoup sur les alliances timbriques, avec ce mélange des couleurs orchestrales pures qui mènent à une infinie variétés de tons, dans un total respect des dynamiques de la partition, et, miracle, sans jamais privilégier aux couleurs la directionnalité du dessin. Le soin apporté à la mise en place des contre-chants, le dosage infinitésimal des effets de lointain sont pensés dans le sens de la grande forme, d’une lente gradation – sans dramatisation forcenée – vers une péroraison grandiose sans la solennité «  wagnérienne » si souvent écrasante sous d’autres baguettes. Juste, ici, il y a la présence presque « objectale » des éléments musicaux soudainement projetés puissamment en pleine lumière mais sans pathos.

Krivine rend pleinement justice à  l’éclatement kaléidoscopique de la forme et au raffinement des irisations timbriques des jeux de vagues sans oublier par moment l’effervescence rythmique la plus capiteuse (vers 5 minutes où la pulsation de mouvement de valse devient irrésistible). Le dialogue du vent et de la mer voit sa progression de nouveau patiemment construite, sans effet de boutoir. L’impitoyable spectacle des éléments déchaînés, présenté sans surlignage, semble ici, par cet effet d’économie, en grande partie échapper à toute présence humaine, à tout spectateur de cette dérive. Certes, l’on peut  aussi aimer des approches plus dramatisées dans leur clarté solaire (les diverses versions de Toscanini, à la BBC – Warner Icon- ou à Philadelphie – RCA -, Cantelli, Philharmonia – Warner), ou plus rude et sombre dans une approche plus tranchée (Karajan –Berlin 1964 DGG), voire de la vision urgente dans la captation de l’instant (Münch-Boston, RCA) ou plus sèchement stricte et analytique encore (Boulez- New Philharmonia Orchestra, Sony). Emmanuel Krivine, dans son approche analytique doublée d’un certain esprit de synthèse, nous semble rendre justice à une certaine approche française de la partition, celle des premiers interprètes de la Mer (Ingelbrecht par exemple) en y apportant une rigueur de tempi, une concentration formelle et un luxe et un confort « modernes ».

Les Images sont abordées dans le même esprit, entre rigueur de l’approche, respect absolu de la partition et gourmandise timbrique. Si le résultat est capiteux à souhait, il s’incline toute fois dans l’un ou l’autre volet devant la « férocité » presque démoniaque des gigues selon Michael Tilson-Thomas ( à Boston- DGG-  ou à San Francisco – sous le label de l’orchestre SFS), les capiteuses et oniriques Ibéria de Haitink (Decca) ou surtout Monteux (inoubliable dans les parfums de la nuit). Mais Krivine par l’efficacité de sa mise en place et son sens de rebond rythmique donne toutes leurs saveurs aux rondes de printemps, volet du triptyque souvent « sacrifié ».

En complément, le disque nous donne la version alternative originale de la coda du « dialogue du vent et de la mer » (où de 0’38 à 0’48 dans l’extrait proposé, la tenue de cordes se voit superposée à une fanfare de cuivre – retirée dans la version éditée de 1909 −, matériel d’orchestre qu’utilisent par exemple Karajan -EMI, DGG-  (aux trompettes) ou Haitink – Decca- (aux cors). Gageons que Debussy avait sans doute ses raisons pour retirer ce gros effet dans la mouture définitive.

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