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Madame Curie d’Elżbieta Sikora ou la passion au féminin

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Wroclaw. NFM Wroclaw Philharmonic. 13-IX-2018. Dans le cadre du Festival international Andrzej Markowski. Elżbieta Sikora (née en 1943) : Madame Curie, opéra en trois actes sur un livret d’Agata Miklaszewska ; mise en scène, Marek Weiss ; décors, Hanna Szymczak ; chorégraphie, Izadora Weiss. Avec : Anna Mikolajczyk, Marie Curie ; Pawel Skałuba, Pierre Curie ; Tomasz Rak, Paul Langevin ; Leszek Skria, Albert Einstein ; Johanna Wesołowska, Miss Maloney ; Anna Michalak, Eva ; Diana Viktoria Cel, Eva enfant (violoniste) ; Zuzanna Matuszyk, Irena enfant (rôle muet) ; Bartłomiej Misuda, Gustave Téry ; Volodymyr Andrushchak, Henri Perrin ; Marek Paśko, Paul Painlevé ; Jan Szenk, Vice-Président (voix off) ; Oskar Gomólka, Artur Runicki, enfants (rôles muets) ; Elżbieta Czajkowska-Klos, danseuse. Chœur de chambre polonais Schola cantorum de Gdańsk (chef de chœur : Jan Lukaszewski) ; NFM Wroclaw Philharmonic, direction : Wojciech Michniewski

2018_09_13_Madame_Curie_LO_res_fot_Karol_Sokolowski_023En trois actes d’une heure quarante cinq à peine et donnés sans entracte, Madame Curie, le quatrième opéra de la compositrice franco-polonaise , assume la même concentration que le Wozzeck d’Alban Berg. S’y exerce une égale tension expressive, s’agissant ici de la vie d’une héroïne, à la fois femme et passionnée, au sein d’une société d’hommes qui ne l’épargnera pas.

L’opéra en polonais est créé à Paris, dans les locaux de l’UNESCO, en 2011 et repris dans la foulée à l’opéra de Gdansk, qui en est le commanditaire. La Philharmonie de Wroclaw (NFM), ville où a dirigé durant sept ans le festival de musique électronique MEN, accueille à son tour la production. L’orchestre pléthorique est sur scène, comme les chœurs installés sur des praticables à cour et à jardin, laissant à la mise en scène de un champ de manœuvre limité.

Personnalité forte mais harcelée par le doute, chercheuse infatigable et femme aimante, âme dévouée aux autres mais d’un ego démesuré, c’est le personnage féminin multiple qu’a choisi de mettre en scène Elżbieta Sikora, une compositrice dont la force de caractère et l’engagement ne sont pas sans évoquer le profil de sa compatriote Marie Skłodowska. L’ouvrage au lyrisme ardent en exalte la passion, la douleur, la résistance, l’amour et la lutte sans merci pour aller au bout d’une ambition visionnaire.

Novembre 1911 : une voix off annonce que le Prix Nobel de chimie vient d’être attribué à Marie Skłodowska-Curie (1867-1934), récompensée une deuxième fois pour ses contributions émérites dans le domaine de la recherche sur la radioactivité. 1911 est aussi la date du « scandale Langevin », homme marié avec lequel Marie affiche sa liaison, après la mort de Pierre Curie en 1906. On lui conseille d’abandonner l’idée d’aller à Stockholm recevoir son prix. Ainsi débute l’opéra qui nous fait revivre cette nuit blanche de novembre où défilent, dans la tête de Marie Curie, les images du passé comme les visions de l’avenir, prenant parfois une dimension onirique : tel ce personnage fantomatique aux ailes blanches, « le rêve de Marie », qui danse sur la table de bois. Il reviendra sous les traits de « la faucheuse » à la fin de l’opéra, pour inviter l’héroïne minée par la leucémie à quitter la scène.

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Si la scénographie, rehaussée de quelques images vidéo, observe la plus grande économie (Marie Curie a débuté ses recherches dans un contexte misérable, dit-on), l’orchestre convoqué est à la mesure de l’ambition de cette femme hors norme. On y entend les couleurs fauves d’une guitare électrique et le continuum sonore de l’accordéon. Elżbieta Sikora, formée, rappelons-le, à l’école de Pierre Schaeffer, ajoute une partie électronique réalisée dans les studios du GRM. Dans l’acoustique très favorable du Forum, les sons fixés projetés par les haut-parleurs s’agrègent à l’orchestre pour former avec lui une sorte de méta-instrument. La puissance et l’incandescence des timbres, parfois à la marge du bruit, servent la veine expressionniste tandis que d’autres stratégies dramatiques (souffle lyrique des cordes à nu, solo de clarinette accompagnant la danseuse) modifient radicalement l’espace-temps. Envahissant et chauffé à blanc certes, l’orchestre (le Wroclaw Philharmonic, épatant) est toujours sous contrôle, celui du chef conférant au drame qui se joue un sentiment d’urgence communicatif.

Entre texte intelligible et pouvoir expressif du chant, les niveaux de vocalité sont multiples dans l’écriture de la compositrice, qui opte pour une circulation fluide entre le parlé et le chanté. La soprano dans le rôle titre assume un rôle écrasant, accomplissant une performance lyrique autant que scénique. La voix est longue, superbement timbrée dans tous ses registres et d’une vaillance étonnante. On apprécie également l’autorité vocale de /Albert Einstein et la ductilité du baryton /Paul Langevin, très troublant dans son échange amoureux avec l’héroïne. Le ténor /Pierre Curie ne démérite pas, avec une voix bien projetée et habitée. Citons encore, au sein d’un casting essentiellement polonais d’une belle homogénéité, l’atypique Miss Maloney/, journaliste américaine qui organise le voyage de Marie Curie aux États-Unis.

Le chœur (la Schola cantorum de Gdańsk), installé aux deux extrémités du plateau, tient un rôle déterminant dans l’articulation des scènes. S’il confère une épaisseur dramatique à certaines situations, il participe le plus souvent à l’action, sous forme de joutes vocales hautes en gueule (celle des journalistes, de la foule ou des collègues). Ces séquences, souvent énergiquement scandées, sont autant de relances au sein du mouvement, modifiant là encore la temporalité. Saluons l’aisance et la réactivité du chœur de Gdańsk révélant de très belles voix, parlées autant que chantées : autant de forces en présence au service d’une dramaturgie dont l’efficacité et l’impact émotionnel ne laissent d’impressionner.

Crédits photograhiques : © Karol Sokolowski / National Forum of Music

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Wroclaw. NFM Wroclaw Philharmonic. 13-IX-2018. Dans le cadre du Festival international Andrzej Markowski. Elżbieta Sikora (née en 1943) : Madame Curie, opéra en trois actes sur un livret d’Agata Miklaszewska ; mise en scène, Marek Weiss ; décors, Hanna Szymczak ; chorégraphie, Izadora Weiss. Avec : Anna Mikolajczyk, Marie Curie ; Pawel Skałuba, Pierre Curie ; Tomasz Rak, Paul Langevin ; Leszek Skria, Albert Einstein ; Johanna Wesołowska, Miss Maloney ; Anna Michalak, Eva ; Diana Viktoria Cel, Eva enfant (violoniste) ; Zuzanna Matuszyk, Irena enfant (rôle muet) ; Bartłomiej Misuda, Gustave Téry ; Volodymyr Andrushchak, Henri Perrin ; Marek Paśko, Paul Painlevé ; Jan Szenk, Vice-Président (voix off) ; Oskar Gomólka, Artur Runicki, enfants (rôles muets) ; Elżbieta Czajkowska-Klos, danseuse. Chœur de chambre polonais Schola cantorum de Gdańsk (chef de chœur : Jan Lukaszewski) ; NFM Wroclaw Philharmonic, direction : Wojciech Michniewski

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