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Journées auscitaines avec le compositeur Jacques Lenot

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Auch. Festival Toulouse les orgues.
5-X-2018 : Espace Départemental d’Art Contemporain – Memento : Debussy (1862-1918) : Oeuvre sans titre, Petite pièce, Poissons d’or, Rapsodie pour clarinette et piano ; Jacques Lenot (né en 1945) : Sonum insuper immergentis audiri pour clarinette et piano. Eric Charray, clarinette ; Jacques Raynaut, piano.
6-X-2018 : Espace Départemental d’Art Contemporain – Memento :
11h : J.S. Bach (1685-1750) : Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur, pour clavier ; Jacques Lenot (né en 1945) : Fantaisie pour piano. Kirill Zvegintsov, piano.
15h : Claude Debussy (1862-1918) : Prélude à l’Après-midi d’un faune pour flûte et piano (transcription Gustave Samazeuilh) ; Et la lune descend sur le temple qui fut (Image, Livre II) ; Syrinx pour flûte ; Jacques Lenot (né en 1945) : Ces nymphes, je les veux perpétuer pour flûte et piano. Rodolfo Montero, flûte ; Lucie Durand-Coutelle, piano.
19h : Cathédrale Sainte-Marie
Heinrich Schütz (1595-1672) : kleine geistlicher Konzerte ; Claudio Monteverdi (1567-1643) : O quam pulcra es ; Girolamo Frescobaldi (1583-1643) : Toccata du second Livre ; Jacques Lenot (né en 1945) : Musicalisches Exequien pour deux orgues et douze instruments. Gaëlle Mallada, mezzo-soprano ; Isabelle Brouzes, violone ; Angèle Dionnau-Kasser, orgue de choeur ; Jean-Christophe Revel, grand orgue ; ensemble Musiques Présentes ; direction Daniel Dahl

null-1 IMG_9176Festif autant que chaleureux, le week-end auscitain autour de la personnalité de , nous plonge dans l’univers sonore singulier du compositeur via quatre créations mondiales et bon nombre d’interprètes rejoignant la « galaxie lenotienne », selon l’expression de , maître d’œuvre de cette manifestation.

Les festivités répondent à une double célébration, en ce mois d’octobre 2018 : celle des vingt-cinq ans de compagnonnage de avec , claviériste, pédagogue et co-titulaire des orgues de la Cathédrale d’Auch. Ce sont aussi, jour pour jour, les vingt ans de la restauration du grand orgue Jean de Joyeuse (XVIIᵉ siècle) de la Cathédrale Saint-Marie, dont le facteur Jean-François Muno, en charge du travail colossal et présent pour l’occasion, nous remémore les différentes étapes.

Mais pour l’heure, c’est dans l’Espace départemental d’Art Contemporain-Memento (ancien couvent de Carmélites) qu’ont lieu les trois premiers concerts, où Jacques Lenot a convié sur scène ses vieux compagnons de route ainsi que la jeune génération d’interprètes, dédicataire de ses nouvelles partitions.
Le duo clarinette piano, Jacques Raynaut et Eric Charray, fête Debussy avant Jacques Lenot. Des pièces inédites de 1910 et 1915, vignettes touchantes autant que finement interprétées, précèdent les célèbres Poissons d’or, une des Images de Debussy traversée d’une belle vibration sous le toucher sensible du pianiste. Lumière et fluidité enchantent de même la Rhapsodie pour clarinette et piano dont Eric Charray déploie avec panache la ligne facétieuse et pleine de charme.

Jacques Lenot, qui viendra présenter chaque nouvelle œuvre, évoque Chateaubriand et un vers en latin de Tacite, lu dans Mémoires d’outre-tombe, qui sert de titre à la pièce écrite en 2015 pour ses deux amis : Sonum insuper immergentis audiri (A l’extérieur de notre hémisphère, on entend le bruit que fait le soleil en s’immergeant). Voilà une incitation poétique forte qui sous-tend la pensée compositionnelle. L’écriture se nourrit de contrastes (opposition brutale de registres et d’énergie) dans une trajectoire du rêve autorisant les ruptures, les apartés et la discontinuité. Les deux protagonistes se complètent sans jamais fusionner, la clarinette profitant du champ réverbérant du piano lorsque la pédale reste enfoncée, le pianiste sculptant les résonances de son instrument via l’action d’une pédale différée. Autant de finesses acoustiques qui stimulent l’imaginaire de l’auditeur, telle cette stridulation dans les aigus du clavier maintenant l’oreille en alerte.

IMG_9192Éloge de la Fantaisie

Le lendemain dès onze heures, le jeune pianiste ukrainien , lauréat du Concours de piano d’Orléans 2018 (c’est là qu’il se fait remarquer) et du Prix spécial Sansom François, met en miroir Bach et Lenot sous l’angle de la Fantaisie. Avant celle de Lenot, c’est la Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur du Cantor qu’il interprète, sculptant le son dans les premières pages de la partition avec une autorité du geste et une éloquence altière. La fugue, quant à elle, est d’une rigueur implacable et d’une virtuosité éblouissante. C’est pour la main et les capacités impressionnantes du pianiste que Jacques Lenot écrit sa Fantaisie. Conçue dans le train qui le ramenait d’Orléans en mars dernier, l’œuvre est achevée en quelques semaines, Lenot y apposant cette fois l’exergue d’Elias Canetti : « Déployer par-dessus le monde fracassé un ciel pur qui puisse le restaurer ». Inquiétante est cette déflagration dans le registre grave qui perturbe l’espace-temps des premières minutes, tout comme l’éclat « aveuglant » de cette figure maintes fois réitérée dans l’extrême aigu du registre. Lenot ose la violence des contrastes et l’écriture vers les marges (tension des registres, saturation du son…) relayées par le geste puissant et libre du pianiste qui répercute haut et fort cette vision hallucinée.

Debussy et Mallarmé

Sur la même scène à 15 heures, le duo flûte et piano, et , s’associe à Jacques Lenot pour célébrer le centenaire de Debussy autour du Prélude à l’après-midi d’un faune. Les deux interprètes le jouent dans la belle transcription de Gustave Samazeuihl. en prolonge la veine poétique avec Et la lune descend sur le temple qui fut, une autre Image debussyste dont elle traduit à la fois le mystère et la verticalité. Antiquisant toujours, Syrinx est sur la flûte agile de avant que les deux musiciens ne se rejoignent pour la création mondiale de Jacques Lenot dont ils sont les dédicataires.
C’est vers l’églogue de Mallarmé (littérature oblige) que se tourne le compositeur en 2015, retenant quelques vers de L’Après-midi d’un faune dont il fait son miel et son titre : « Ces nymphes je les veux perpétuer ». Cherchant les résonances graves du piano et les silences éloquents, la pièce n’en est pas moins lumineuse, sans cesse pulsée par le rythme d’appel, aussi debussyste que boulézien d’ailleurs (une brève et une longue), qui propulse la ligne. Comme il aime le faire, Lenot instaure un processus discursif entre les deux instruments dont les interventions alternent le plus souvent. Si la griffe boulézienne demeure dans les traits acérés de la flûte, les fléchissements de la ligne regardent vers le Faune et les Nymphes dont la flûte ductile de Rodolfo Montero souffle la sensualité.

Musique sacrée dans la Cathédrale d’Auch

En soirée, le concert à la cathédrale fait l’événement, sollicitant les deux orgues de la Cathédrale Sainte-Marie qui nous étaient présentées en amont. est à l’orgue de chœur, petit Cavaillé-Coll romantique (1859) qui fait face au grand orgue baroque de Jean de Joyeuses (1694), tenu ce soir par son titulaire Jean-Christophe Revel. C’est pour ce dispositif rare que Jacques Lenot écrit sa musique funèbre, donnée in situ et en première mondiale.

Pour préluder, Gaëlle Malada mezzo-soprano et Isabelle Brouzes au violone rejoignent Jean-Christophe Revel à la tribune pour un « petit concert spirituel » d’une belle ferveur, réunissant les maître du XVIIᵉ siècle, Monteverdi, Frescobaldi et Schütz.
Jacques Lenot rend un hommage appuyé à ce dernier dans Musikalisches Exequien (littéralement « obsèques en musique ») renvoyant à l’œuvre éponyme du compositeur allemand qui célébrait en 1635 les funérailles d’un seigneur de Thuringe. C’est au lendemain des attentats de novembre 2015 que Jacques Lenot, quant à lui, compose sa musique funèbre.

IMG_9212Dans le chœur de la Cathédrale Sainte-Marie, douze instrumentistes (cordes, bois et cuivres), ceux de l’ sous la direction de , vont mêler leurs sonorités à celles des deux orgues dont le diapason et le tempérament diffèrent : un ajustement qu’assume Jacques Lenot dans cette cérémonie imaginaire où le timbre et les alliages sonores sont un vecteur de l’expression. La flûte inaugurale inscrit dans l’espace silencieux sa figure au profil lenotien, proposition relayée, variée et multipliée par les différentes instances sonores durant les quelques soixante dix minutes de musique. Magnifique est ce contrebasson rivalisant avec les jeux un peu « verts » de l’orgue baroque ; émouvant également, ce long solo d’alto bientôt rejoint par le « chœur » instrumental en mode responsorial. Les chorals de cuivres hiératiques et altiers participent de cette célébration ritualisante. Le «plein-jeu» (orgues et instruments réunis) n’en est pas moins périodiquement convoqué, qui véhicule sa charge émotionnelle et malmène l’écoute « recueillie » à laquelle invite la litanie instrumentale.

L’, en parfaite synergie, assume l’exigence de l’écriture avec une concentration remarquable. Le grand orgue – Jean-Christophe Revel souverain – résonne seul au centre de l’œuvre (la pièce peut se détacher du tout), creusant l’émotion via une écriture plus nue, plus austère et discontinue, qui n’ouvre pas moins sur le « total sonore » de cet instrument étonnant. , exemplaire, donne à la trajectoire funèbre sa profondeur et son équilibre sonore : en témoigne cette ultime clameur qui embrase l’espace de la Cathédrale sans le saturer, avant le silence vertigineux sur lequel bute in fine notre écoute.

Crédit photographique : © Florence Riou

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