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Au Bozar, le trio à clavier Khachatryan entre classiques et révélations

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Bruxelles. Bozar. Salle Henry Le Boeuf. 10-X-2018. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Trio à clavier n°5 en ré majeur opus 70 n°1, « des Esprits ». Sergey Rachmaninov (1873-1943) : Trio élégiaque n°1 en sol mineur. Arno Babadjanian (1921-1983) : Six images pour piano seul; Trio à clavier en fa dièse mineur. Trio Sergey Khachatryan/ Sergey et Lusine Khachatryan, violon et piano, Narek Hakhnazaryan, violoncelle

sergey-khachatryan-lusine-khachatryanBozar-Bruxelles propose cette saison une série de portraits musicaux de plusieurs interprètes prestigieux, sortes de mini-résidences étalées en trois ou quatre concerts sur l’ensemble de la saison. En ouverture, le violoniste présente son nouveau projet artistique, un trio à clavier de haut vol.

Arménien de patrie et de cœur, attaché à l’Allemagne, où il a étudié, comme à la Belgique depuis sa victoire au Concours musical international Reine Élisabeth 2005, on connait la connivence humaine et musicale qui unit et sa soeur Lusine. En témoignent de nombreux récitals et quelques formidables disques (dont de sublimes sonates de Johannes Brahms). Ils se sont associés au brillant et raffiné violoncelliste Narek Hakhnazarian, ayant étudié au conservatoire de Moscou et du New England Conservatory of Music de Londres,  cormaqué in illo tempore par Mstislav Rostropovitch  et premier prix au concours Tchaïkovski 2011 et membre par ailleurs également du trio  à clavier Z.E.N remarqué par un premier disque chez Deutsche Grammophon.

Pour ce , le tout vaut bien plus encore que la somme des parties : par la communauté d’esprit, la profonde cohérence du jeu des cordes,  comme par la présence efficiente d’une pianiste inspirée, attentive, sensible et très nuancée. Le Trio des Esprits op. 70 n°1 de Beethoven ouvre la soirée et force l’écoute tant par l’énergie éruptive des mouvements extrêmes alternant avec des moments de pur lyrisme (deuxième thème de l’allegro vivace initial), que par  les sonorités fantomatiques données à un abyssal largo assai e espressivo central sensationnel de maîtrise dans les plus infimes nuances et dans l’usage d’un blafard non vibrato aux cordes. Le premier trio élégiaque de qui fait suite, oeuvre de jeunesse longtemps demeurée inédite du maître russe, nous comble par sa justesse de ton doublée d’une exquise pudeur, loin de tout excès démonstratif facile ou de tout effet de manche déplacé.

Mais c’est la seconde partie du concert, entièrement consacrée au compositeur qui capte encore d’avantage l’attention. Lusine Khatchatryan en solo nous gratifie des six magnifiques « images » pour piano composée en 1965, toutes émaillées de son intelligence et sa personnalité musicales. Intégrant divers ingrédients – notamment rythmiques – des musiques populaires arméniennes, elles évoluent dans un univers de totale recréation poétique à la manière des six danses en rythme bulgare du sixième livre des Mikrokosmos bartokien. Elles culminent à notre sens dans le pénulitième choral. Le même imaginaire folklorique arménien nimbe le plus classique Trio à clavier de  treize ans antérieur, composé en déjouant subtilement les diktats jdanoviens de l’U.R.S.S stalinienne  à la fois par des références obliques aux musiques locales et par une écriture harmonique tour à tour classique ou plus émancipée, à la manière d’un Enesco dans son méconnu Trio en la mineur.  La vision des interprètes, très rhapsodique, tantôt épurée dans l’andante central, tantôt vertement  implacable (dans l’allegro vivace final) se distancie par son approche résolument moderne de celle des créateurs (David Oistrakh, Sviatoslav Khushevitski  et le compositeur au clavier) par sa manière de souligner ou d’exacerber  les contrastes ou  les hardiesses d’écriture, tout en maintenant une tension au fil de l’œuvre envisagée comme un vaste poème lyrique.

Après ce grand moment musical accueilli par uns standing ovation, les artistes dédient en bis « à la mémoire d’un grand artiste arménien récemment disparu » (comprenez ) une courte mais fervente mélodie d’inspiration arménienne due à .

Crédit photographique : Sergey & © Marco Borggreve. Narek Hakhnazaryan © Evgeny Evtyukhov

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