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À Bruxelles, un récital Arcadi Volodos d’une mystérieuse incandescence

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Bruxelles. Bozar, Salle Henry Le Boeuf. 21-XI-2018. Franz Schubert (1797-1828) : sonate pour piano n°1 en mi majeur D.157 ; Six moments musicaux D. 780. Sergueï Rachamninov (1873-1943) : préludes pour piano en ut dièse mineur op. 3 n° 2, en sol bémol majeur op. 23 n°10 et en si mineur op. 32 n° 10 ; « Il fait beau, ici », romance op. 21 n° 7 (transcription : A. Volodos) ; Sérénade op. 3 n° 5 ; Étude-tableau op. 33 n° 3. Alexandre Scriabine (1872-1915) : Mazurka op. 25 n° 3 ; Caresse dansée op. 57 n° 2 ; Énigme op. 52 n° 2 ; Flammes sombres op. 73 n° 2 ; En rêvant op. 71 n° 2 ; Vers la Flamme op. 72. Arcadi Volodos, piano

arcadi volodosPour ce récital bruxellois très attendu, propose de rapprocher les univers musicaux de Schubert, Rachmaninov et Scriabine. 

Si a été justement fêté en début de carrière comme un interprète à la virtuosité pyrotechnique, doublé d’un maître-transcripteur, si d’aucuns ont évoqué à son apparition sur la scène internationale, et non sans quelques clichés, le glorieux héritage assumé d’un Vladimir Horowitz, le pianiste russe aujourd’hui quadragénaire a entrepris voici une bonne dizaine d’années une singulière volte-face. Il s’est très savamment tourné vers des répertoires plus introspectifs où l’emprise purement pianistique, sublimée mais prégnante, n’est plus un but en soi mais un moyen pour œuvrer à de nouveaux univers sonores et poétiques. Au-delà des sortilèges purement digitaux, par la magie d’une sonorité incomparable ou d’une ductile mise en perspective des plans sonores, par une infinie palette de nuances dynamiques et par une faramineuse intelligence musicale, s’y exprime une mystérieuse et constante poétique de l’instant, toujours en exact rapport avec les ressorts esthétiques des œuvres choisies.

Ce récital illustre pleinement les registres expressifs de l’artiste, par le truchement d’un programme architecturé et finement ciselé au cours duquel les moments musicaux de Schubert, les préludes de Rachmaninov ou les poèmes de Scriabine malgré leurs divergences se répondent dans une profonde et ténébreuse unité. Chaque section du récital dédiée à ces trois maîtres unit d’ailleurs des pages de jeunesse, promesses de tout l’œuvre à venir, au voisinage de pages de la plus haute maturité.

Ainsi la toute première sonate de est donnée avec une gourmandise sonore et un relief inédits pour cette page réputée très virtuose mais secondaire. S’y inscrit en creux, au fil de son mouvement lent, une étonnante profondeur pour un jeune homme de dix-huit ans et les prémices des moments musicaux D.780. Ceux-ci sont patiemment égrenés avec une minutie presque maniaque dans la gestion de l’articulation polyphonique (IV. moderato en ut dièse mineur) ou de la résonance du moindre accord, ce sans aucun abus de pédale (II et VI Andantino et allegretto tous deux en la bémol majeur), et donnés dans des tempi très retenus mais néanmoins spontanés. Ils génèrent à ce train de sénateur une irréductible tension dramatique presque épuisante, un sentiment d’accomplissement quasi métaphysique au terme d’un éprouvant mais cathartique voyage spirituel. L’échelle dynamique y est colossale depuis les pianissimi les plus impalpables (mais toujours audibles) jusqu’aux fortissimi les plus térébrants (mais jamais durs). La sonorité habille par son indicible beauté, de reflets mordorées les abyssaux périples de l’éternel Wanderer. Même le troisième moment, cet air russe presque insignifiant sous d’autres doigts, prend ici un relief nostalgique et tragique insoupçonné.

Après un entracte salutaire, l’artiste revient pour un choix de courtes pages de . Là encore, on loue la maîtrise du fil discursif et l’intense recherche d’effets sans sophistication inutile. Une page aussi rabâchée que le Prélude opus 3 n° 2 prend dès lors un bienvenu coup de lustre et un relief saisissant.  Le Prélude opus 23 n° 10 ou l’Étude- tableau opus 33 n° 3 trouvent par le modelé du touché leur juste portée intime, alors que l’opus 32 n° 10 balance ainsi entre spleen et désespoir. La Sérénade opus 3 n° 5, presque hispanisante et la contemplative et panthéiste romance opus 21 n° 7 « Il fait beau ici », dans l’arrangement pour piano seul de Volodos lui-même complètent à merveille ce portrait du compositeur.

L’ultime volet du récital consacré à va plus loin encore et constitue une énigmatique apothéose, par un suffocant parcours, depuis une encore assez anodine mazurka très fin-de-siècle jouée sans mièvrerie jusqu’aux poèmes énigmatiques et mystiques de la maturité (Caresse dansée, Énigme et Flammes sombres) : autant d’instantanés aussi suaves ou vénéneux où l’interprète crée un climat languide et un sentiment d’éternité malgré la dimension aphoristique de ces pages essentielles. En rêvant est coloré d’incandescences visionnaires malgré le crible d’un sidérant et analytique éclairage harmonique. Et pour conclure, Volodos donne une version aussi lascive qu’irrépressible de l’ultime Vers la Flamme, où le piano semble devenir l’instrument d’un délire quasi cosmique  jusqu’à l’ultime crescendo menant à l’extinction des feux. Jamais l’artiste n’y sacrifie à la grandiloquence ou à la surexposition tonitruante : la pièce se meurt dans d’ultimes résonances proches de celles qui l’avaient engendrée et menant à un silence sidéral.

Arcadi Volodos nous gratifie de quatre bis : le méconnu Menuet et Trio D.600-610 de Schubert est donné avec une gravité souveraine dans le lointain héritage de J.S. Bach, les souriantes Jeunes filles au jardin des scènes d’enfants de apportent un court moment de détente avant un Intermezzo opus 118 n° 6 de Brahms déchirant dans sa lugubre confession, et un court Prélude de Scriabine, en guise d’au revoir, envoyé telle une ultime et discrète révérence.

Crédit photographique: Arcadi Volodos © Marco-Borggreve

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