Les temps forts du festival Aujourd’hui Musiques de Perpignan

Festivals, La Scène, Spectacles divers

Perpignan. Le Carré. 21-XI-2018. Béla Bartók (1881-1945) : Sonate pour deux pianos et percussion. Martin Matalon (né en 1958) : Spin pour 2 pianos et 2 percussions (CM). Steve Reich (né en 1936) : Quartet pour 2 pianos et 2 percussions. Makrokosmos quartet pour deux pianistes et deux percussionnistes.

Espace panoramique. 22-XI-2018. Râga du matin pour voix et violoncelle (CM). Gaspar Claus, violoncelle. Beňat Achiary, voix.

Le Carré. 24-XI-2018. VxH – La Voix Humaine d’après la Voix Humaine de Jean Cocteau et Disappear here (extraits) de Falk Richter. Conception, musique et mise en scène : Roland Auzet avec Irène Jacob. Collaboration artistique et chorégraphique : Joëlle Bouvier. Réalisation informatique musicale IRCAM : Daniele Guaschino. Mixage en temps réel : Lucas Bagnoli. Création lumière : Bernard Revel.

VxH (c) Christophe RAYNAUD DE LAGE (3)Suscitée par de nombreuses commandes, la création sonore tous azimuts s’invite au festival Aujourd’hui Musiques de Perpignan, une manifestation qui stimule comme chaque année la transversalité artistique et la convergence des sens.

Concerts, théâtre musical, installations, déambulation sensorielle mais aussi jonglage sonore et acrobatie en musique investissent tous les espaces du Théâtre de l’Archipel, y compris son parvis avec l’imposante Diva nantie plusieurs fois par jour d’un « habillage » sonore et coloré. L’installation est signée Thomas Voillaume (sculpture) et Erik Lorré (mapping vidéo et création sonore). L’artiste est en charge de « La folie numérique », compagnie parisienne avec qui le festival a scellé un nouveau partenariat. Dans le Studio, deux autres installations de la compagnie convoquent la technologie de pointe et les systèmes interactifs : si Cocon met tous nos sens en alerte, La matrice, installation comportementale, réagit à la présence des corps en déclenchant une pluie de codes chiffrés (Erik Lorré) et un flux sonore (Florent Colautti) qui se régénère en direct sous l’impulsion du geste des visiteurs.

Création mondiale

Très présent sur le festival, le compositeur argentin fait l’ouverture d’Aujourd’hui Musiques avec Foxtrot Delirium, une partition jouée en direct par l’ sur le film muet éponyme d’Ernst Lubitsch. On retrouve le compositeur dans l’espace du Carré, pour une création mondiale, commande du festival, écrite pour l’ensemble genevois Makrokosmos (2 pianos et 2 percussions). Les deux pianos (Bahar et Ufuk Dördüncü) sont côte à côte en fond de scène dans Spin (tournoiement), convoquant quatre sets de percussions ( et Sébastien Cordier) et autant de couleurs déployées dans les quatre mouvements enchaînés de cette nouvelle partition. La verve rythmique du compositeur s’exerce sur une percussion sèche, celle des pierres entrechoquées, des lames du vibraphones effleurées par des balais et du crépitement des peaux (1 et 2) au sein d’une polyphonie dense entretenue par les deux claviers. Le mouvement lent (3) suscite la fusion des timbres dans un temps suspendu où les vibraphones (avec moteur) semblent faire scintiller le registre aigu des pianos. Le dernier mouvement un rien acrobatique exige une coordination sans faille des quatre interprètes, engagés, doigts et gestes, dans ce flux sonore capricieux autant que théâtral.

L’emblématique Sonate pour deux pianos et percussions de , un chef-d’œuvre de la modernité que les interprètes ont mis à leur répertoire, est également à l’affiche, exécutée d’un seul souffle et avec une concentration exemplaire, même si l’acoustique trop sèche, là où nous étions assis, maintient les pianos un peu en retrait. Le concert s’achève avec Quartet, une partition récente (2013) de où deux vibraphones se font face devant les pianos restés en fond de scène. L’aspect répétitif se double ici d’une complexité rythmique et harmonique qui multiplie les brisures et les décrochements… sans inquiéter la belle aisance et la parfaite synergie des quatre musiciens terminant leur prestation dans l’élan et la brillance.

Un concert panoramique

C’est la troisième année que le festival propose à ces aficionados (ils viennent en nombre depuis le début) un concert au lever du soleil, à 7h15 précises, au septième étage du bâtiment Jean Nouvel. Dans l’obscurité précédant les premiers rougeoiements de l’aube, s’installent sur leur estrade le vocaliste Beňat Achiary et le violoncelliste Gaspar Claus, contrôlant au pied ses pédales d’amplification et de filtrages. Ce Râga du matin, commande d’Aujourd’hui Musiques, s’origine sur quelques pizzicatti du violoncelle mis en boucle, avant que n’émerge le chant : une voix fragile et émotive que le chanteur basque tire de son registre de tête, avant d’investir des graves abyssaux au gré d’une improvisation toujours très habitée. Installé sur le mode de mi et ses fluctuations infra-chromatiques, le violoncelle très coloré de Gaspar Claus se meut sur une ligne de crête sensible, entre son pur, glissandi voluptueux et matière saturée, rejoignant les inflexions de la voix ou tissant un contrepoint expressif dans un registre radicalement opposé. La performance d’une trentaine de minutes, en parfaite synchronie avec la marche du soleil, culmine sur le flamboiement des deux « voix » relayées par la longue résonance de l’électronique.

Une performance inouïe

L’autre temps fort de ce second week-end est la performance d’Irène Jacob dans VXH – La Voix Humaine. L’espace du Carré s’avère le lieu idoine pour faire valoir l’audace et la pertinence du dispositif conçu par Roland Auzet, dont on connait la puissance de l’imaginaire : une scène en plexiglass est suspendue au-dessus du public, accueillant la prestation de la comédienne : sur le plateau une chaise, transparente elle aussi, et deux téléphones, un fixe et un mobile ; jouant sur cette épure scénographique, la lumière – celle de Bernard Revel – prend une dimension essentielle. L’héroïne a au bout du fil (celui qui la retient en vie) son amant qui vient de la quitter et dont on ne connaîtra ni la voix ni même le prénom. La pièce célèbre de (1929), immortalisée par , est associée à des fragments de textes du dramaturge allemand , projetant une vision plus actuelle du drame. Dans sa chemise d’homme assez grossière, sans doute celle de son amant, Irène Jacob est fascinante, spontanée, fragile, poétique, aimante et désespérée. Le support sonore de , économe autant qu’efficace, creuse l’émotion, entre parenthèses poétiques hors-temps (trames suspensives, femme qui chante…), déflagrations brutales extériorisant la peur panique de l’héroïne (lorsque la communication s’interrompt notamment), ou contrepoint discret flottant autour de la parole. La technique (Daniele Guaschino et Lucas Bagnole) est à l’œuvre pour sculpter l’espace d’écoute et accompagner la dramaturgie. Le parti pris sonore des derniers instants est saisissant autant qu’inattendu.

Crédits photograhiques  : © Christophe Raynaud de Lage / festival Aujourd’hui Musiques

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.