Banniere-ClefsResmu-ok

In memoriam Basquiat par l’EIC à la Fondation Vuitton

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Fondation Louis Vuitton. 2I-I-2019. Matthias Pintscher (né en 1971) : skull pour trois trompettes (création mondiale) ; John Cage (1912-1992) : Seven Haiku pour piano ; George Crumb (né en 1929) : Vox Balaenae pour trois joueurs masqués ; Black Angels, treize images du pays des ténèbres pour quatuor à cordes électrifié ; Yann Robin (né en 1974) : Art of Metal II pour clarinette contrebasse en métal et électronique ; Bryce Dessner (né en 1976) : Wires pour grand ensemble. Ensemble Intercontemporain, direction : Matthias Pintscher

L1032033Belle initiative que cet hommage rendu au peintre Jean-Michel Basquiat par l’. Le concert donné à l’auditorium de la Fondation Vuitton venait en clôture de l’importante rétrospective consacrée à cet artiste new-yorkais hors norme, dont l’œuvre fulgurante aura marqué tous les esprits.

Basquiat a toujours entretenu un lien fort avec la musique, celle de ses racines (le Griot qu’il peint à plusieurs reprises) et celle qu’il jouait lui-même, avec une lime, dit-il, sur une guitare ou un synthétiseur, dans son groupe « Gray », subversif et à la marge du bruit. « On s’efforçait d’être imparfait, rugueux, excentriquement beaux » lit-on dans les notes de programme : autant d’accroches inspirantes pour le choix des œuvres à l’affiche de cette soirée.

Skull (crânes), le titre de pour sa nouvelle œuvre, commande de la Fondation Vuitton, renvoie bien évidemment aux têtes, masques, auto-portraits en séries, que Basquiat a déclinés sous toutes les couleurs, avec leurs mâchoires provocantes qui hurlent sa haine du racisme et de la violence d’une société américaine qu’il stigmatise. En triangle sur le plateau, trois trompettes occupent l’espace et font circuler le son en jouant sur les relais d’instruments et une transformation continuelle du timbre par le truchement des sourdines et des techniques de jeu ad hoc : vibrato, son lisse ou granuleux, frontal ou lointain, énergétique et démultiplié. Cette courte pièce brillante et virtuose met d’emblée l’écoute en alerte. L’oreille est sollicitée tout autant par les Seven Haiku de , un compositeur que Basquiat cite parmi ceux qui l’ont influencé. Sous les doigts et l’écoute attentive du pianiste Hideki Nagano, c’est à une leçon de silence qu’est convié l’auditeur, bénéficiant en sus d’une vue imprenable sur la fontaine à l’extérieur du bâtiment. Façon Bill Viola, le décor change de couleur pour Vox Balaenae (Voix de la baleine) de l’américain jouée par trois musiciens masqués. Flûte, violoncelle et piano sont « électrifiés » pour donner à entendre les infimes nuances du jeu instrumental. Il y a toujours une trame narrative chez Crumb, signalée par des sonorités dépaysantes (le koto japonais, le cymbalum, les sonneries des crotales) tirées des instruments ou d’autres accessoires à portée de mains des musiciens. Ces derniers nous envoûtent ce soir, immergeant l’écoute au cœur de la matière pour laisser opérer la magie du sonore.

L1032265

Si la technique du collage chez Crumb et l’hétérogénéité du matériau s’observent aussi dans la peinture de Basquiat, est en phase directe avec le geste du peintre et sa force presque animale pour projeter les couleurs et les lignes de son tableau. La matière est à vif et les sonorités incandescentes dans Art of Metal II pour clarinette contrebasse et électronique dont est le passeur inégalé. Déconstruire le langage et chercher le pouvoir expressif du matériau brut et saturé, tel est l’objectif du compositeur dans une pièce dont l’agressivité est revendiquée, comme chez le jeune Basquiat (il a vingt-deux ans quand il donne le meilleur de lui-même !). La performance d’ est étonnante (raucité de la voix dans l’instrument, slaps en rebonds, multiphoniques fauves…), relayée par l’électronique qui investit l’espace bien sonnant de l’auditorium.

revient à l’affiche avec le très célèbre Black Angels, treize images du pays des ténèbres, mis au répertoire de l’EIC. Le quatuor à cordes, électrifié lui aussi, est écrit en temps de guerre, celle du Vietnam (1970). C’est une sorte de thrène en trois parties, aux allures ritualisantes, qui fait appel aux citations (le Dies irae et autres pièces bien connues) et à la symbolique des nombres, le 13 étant ici le chiffre du diable. Les techniques de jeu sur les cordes y sont toujours étendues (violon sur les genoux imitant la vièle) et les accessoires nombreux (gongs, dés à coudre, maracas…) pour engendrer des sons d’ailleurs, rêvés par cet explorateur tous azimuts. L’harmonica de verre qui résonne sous l’archet des interprètes est un épisode aussi fragile que poétique, effaçant tout repère temporel.

C’est la personne même de Basquiat, avec sa guitare électrique et son profil de rocker new-yorkais qu’évoque , interprète et compositeur invité sur le plateau pour cette soirée in memoriam. Wires (fils ou câbles) pour grand ensemble est une commande que lui a passée l’EIC. L’œuvre est créée en 2016 à la Cité de la Musique, sous la direction de . Elle sonne comme une sorte de concerto pour orchestre avec guitare électrique, multipliant les solos au sein d’une écriture instrumentale foisonnante qui fait jaillir une multiplicité de couleurs. Sans nous convaincre pleinement, Wires n’en éprouve pas moins la virtuosité de chaque pupitre, emmené par le geste galvanisant de Matthias Pintscher.

Crédit photographique : © Fondation Vuitton

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.