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Bernard Cavanna fêté par le T2G de Gennevilliers

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Genevilliers. T2G. 12-III-2019. Tomás Bordalejo (né en 1983) : 9 solos pour violon(s) et ensemble à cordes ; Bernard Cavanna (né en 1951) : Concerto pour violon n° 1, version pour ensemble ; Scordatura, concerto pour violon n° 2 (Création mondiale). Jeune ensemble à cordes du Conservatoire Edgard Varèse de Gennevilliers, direction : Michel Pozmanter ; Noëmi Schindler, violon ; Orchestre symphonique de Picardie, direction : Arie van Beek

IMG_6475-OK-OKNUne héroïne et deux œuvres écrites pour elle, et qui la mettent en scène au côté de l’ : la violoniste est sur le devant de la scène dans les deux concertos de , un compositeur dont on fête également les trente ans de carrière en tant que directeur honoraire du Conservatoire de Gennevilliers.

Aussi le concert se déroule-t-il en trois temps. C’est le jeune ensemble à cordes du Conservatoire (en partenariat avec le T2G) qui investit tout d’abord la scène pour jouer la musique de l’Argentin . Les 9 solos, dont sept sont entendus ce soir, ont été écrits à la demande de qui enseigne au Conservatoire. Ce sont autant de mini concertos (de 30 secondes à 2 minutes) où les solistes se relaient (les plus jeunes, à peine huit ans, vont par deux) puis regagnent les rangs du tutti. L’écriture et les couleurs se modifient à chaque page qui se tourne, Bordalejo faisant appel aux « techniques de jeu étendues » (tapping, sons harmoniques, pizzicati, etc.) initiant tout ce petit monde, qui donne parfois de la voix, aux sons d’aujourd’hui. Le chef , en charge de cette belle initiative, a arrangé pour la circonstance un fragment de Geek Bagatelles de , qui sollicite deux percussionnistes supplémentaires : une manière d’honorer le maître et de faire résonner, entre les troisième et quatrième Solos « l’hymne à la joie » susurré par les cordes dans le suraigu de leur registre.

L’ en grande forme, emmené par le dynamique , interprète ensuite le Concerto pour violon n° 1 de Bernard Cavanna, dont on se rappelle encore la création très applaudie au Festival Présences de Radio France en 1999. C’est la version de chambre qui est entendue ce soir. Moins impressionnante certes, mais concentrée et vindicative tout autant, elle est défendue bec et ongles par une phalange familière de l’univers du compositeur. Comme dans Messe un jour ordinaire, son oratorio fétiche (1995), Cavanna met en scène l’individu en lutte avec une société imposant sa brutalité et sa vérité. L’engagement quasi physique de Noëmi Schindler (créatrice du « rôle »), dans le premier mouvement où elle doit résister aux assauts d’un ensemble déchaîné, est prodigieux, la violoniste alliant acuité du jeu et projection du son. Sa « voix » fragile et implorante sur les tenues de l’accordéon () dans le second mouvement installe une tension parfois suffocante où les résonances des cloches-tubes et autres couleurs suggestives laissent affleurer le drame latent.

Cavanna Scordatura 2

L’orchestre s’étoffe (les vents par deux) dans le Concerto n° 2 donné en création mondiale. Sur le devant de la scène, trois violons (deux entiers et un quart) sont accrochés à un cadre de bois avant que la soliste ne fasse son entrée avec un quatrième instrument dans les mains. Dans Scordatura, « adressé » à Noëmi Schindler, Cavanna (lire notre entretien) distord trois fois l’accord de l’instrument soliste, en altérant les quintes (sol ré la mi) qui modifient d’autant les configurations harmoniques à venir. Le concerto débute sur les cordes à vide, comme celui de Berg (À la mémoire d’un ange) mais ne sonne pas comme lui. Subtil orchestrateur, le compositeur met en étroite dépendance le violon « torturé » avec la mandoline (celle de Florentino Calvo) dont les cordes souvent étouffées rappellent la mécanique de l’orgue de barbarie présent dans À l’agité du bocal. Le niveau des décibels s’accroît à l’arrivée de la cornemuse, des cloches-tubes et de la sirène, dans un deuxième mouvement renouant avec l’énergie sonore de Karl Koop Konzert et le rythme élémentaire de la techno. Mais Cavanna en canalise rapidement les manifestations bruyantes au profit de la trajectoire virtuose du violon ourlé par la mandoline. Le troisième mouvement observe la même retenue, en dépit de certains éléments perturbateurs. Il est introduit par le frottement étrange et obsédant de la « mâchoire d’âne », un instrument de percussion traditionnel qui accompagne ici « la Matchiche », cette danse brésilienne dont on ne reconnaît les contours qu’in fine, sous l’archet du violon solo. L’alliage secret de la corde frottée (sur le quart de violon dont s’est emparé la soliste), du carillon cristallin et de la mandoline « préparée » saisit l’écoute aux confins du tragique et de l’émotion.

Le public enthousiaste ne boude pas son plaisir, dont les applaudissements chaleureux incitent l’Orchestre de Picardie à bisser les cinq dernières minutes de la partition, chose suffisamment rare dans la création contemporaine pour être soulignée.

Crédits photographiques : , Noëmi Schindler et Bernard Cavanna : © Sophie Steinberger ; Noëmi Schindler et Orchestre de Picardie : © Florence Riou

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