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Exotica de Kagel par l’Ensemble Aleph

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Théâtre de l’Aquarium. 16-III-2019. Olivier Messiaen (1908-1992) : Îles de feu I et II ; Cantéyodjayâ pour cinq instruments, transcription de Dominique Clément ; Mauricio Kagel (1931-2008) : Exotica pour instruments extra-européens. Ensemble Aleph : Dominique Clément, clarinette ; Gilles Burgos, flûte ; Christophe Roy, violoncelle ; Sylvie Drouin, piano ; Jean-Pierre Drouet, Jean-Charles François, percussion ; direction, Michel Pozmanter

aquarium aleph2Attaché à l’œuvre de , compositeur dont on fête les dix ans de la disparition, l’ se plonge dans l’univers d’Exotica, une œuvre de 1972 écrite à l’occasion des Jeux olympiques de Munich, que l’Argentin dédie au sixième sens : intrigant et rare.

« J’ai toujours eu envie de composer une œuvre qui exigerait des exécutants de ne pas jouer l’instrument auquel ils sont entrainés depuis des années […] ». L’idée ne peut venir que de Kagel, qui a toujours observé une attitude critique vis à vis du milieu musical académique. Exotica est un projet un peu fou, qui met entre les mains de six exécutants une dizaine d’instruments « exotiques » (extra-européens) qu’ils devront jouer. La partition mentionne une partie instrumentale, notée sous forme de monodie rythmique, et une partie vocale dont le texte est laissé à l’appréciation du musicien. Il peut reprendre des bribes de langues « extra-européennes » ou inventer la sienne. Elles seront de toute façon peu conformes au modèle originel puisque Kagel ne fait pas appel à des spécialistes. L’œuvre réclame un chef d’orchestre et un dispositif d’écoute pour la bande électroacoustique qui diffuse en intermittence des extraits de musique du monde. Ces derniers sont choisis librement par les musiciens, Kagel précisant sur la partition le moment de leurs interventions. L’enchainement des cinq parties de l’œuvre, désignées de A à E, peut varier selon les exécutions. Des parties peuvent même être supprimées dans l’éventualité d’une version courte. Quant aux instruments convoqués (soixante à minima), ils appartiennent aux quatre catégories respectant la classification de Hornbostel et de Sachs : idiophones (instruments sonnant d’eux-mêmes, type hochets, sonnailles, grelots…) ; membranophones (instruments à peau, types tambours, tablas, zarb…) ; cordophones (instruments à cordes, type cithares, luth, harpes…) ; aérophones (instruments réclamant le souffle des interprètes, types flûtes, orgue à bouche, sifflet…).

Après une première partie de concert consacrée à la transcription pour quintette de trois pièces de piano d’ (ses Îles de feu I et II et Cantéyodjayâ), une pause de vingt minutes est nécessaire aux musiciens pour l’installation des sets d’instruments d’Exotica, tous provenant de collections privées. Disposés en arc de cercle, les six musiciens ont étalé leurs instruments respectifs sur des tréteaux : un authentique balafon en première ligne, des sanzas africaines, l’orgue à bouche chinois, des flûtes de toutes les formes et de toutes les couleurs, de somptueux tambours asiatiques et des sonnailles diverses, une vina de l’Inde du sud… Le choix s’est fait en fonction de l’aptitude de chacun, même si la pratique de ces instruments dépasse leur compétence : les membranophones et métaux résonnants aux deux percussionnistes, et ; les aérophones à et , les archets et autre monocorde à , les lames de bois et petites percussions à la pianiste Sylvie Drouin.

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C’est elle qui débute, avec la sanza à laquelle répond le sheng, l’idée étant de tisser des polyphonies voire des hétérophonies en mariant les instruments d’origines et de familles diverses. Les voix s’accordent également au contexte instrumental, le chant diphonique avec les flûtes de , la litanie des moines bouddhistes avec la résonance des gongs asiatiques du côté des percussionnistes. Dans la musique du Gagaku projetée sur les hauts-parleurs se fond la flûte à coulisse dans un moment de pure poésie, quand les tambours, sifflets et joutes vocales à haute tension relèvent de l’énergie tribale. Kagel concède plusieurs solos ; celui de est un des moments forts de la soirée, où cet éminent improvisateur donne de la voix et du son, et de l’humour en sus. sur sa vièle n’est pas moins habité dans une performance où geste et voix sont traversés d’une même énergie.

Ces quarante minutes (version courte d’Exotica) passent trop vite pour l’auditeur embarqué dans ces contrées lointaines. Le dépaysement opère en effet au-delà de toute attente, à la faveur de l’engagement et de l’écoute mutuelle d’une équipe éminemment bien préparée.

C’était le dernier concert d’Aleph au Théâtre de l’Aquarium où il était en résidence depuis 2014. Souhaitons que l’ensemble, qui a déjà tant donné dans le domaine de la création et de la promotion des jeunes compositeurs, retrouve un lieu pérenne pour poursuivre sa mission avec la même vitalité.

Crédit photographique : © / Théâtre de l’Aquarium

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