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La Divisione del Mondo à Nancy : crise familiale chez les Jupiter

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 20-III-2019. Giovanni Legrenzi (1626-1690) : La Divisione del Mondo, dramma per musica en trois actes sur un livret de Giulio Cesare Corradi. Mise en scène : Jetske Mijnssen. Décors : Herbert Murauer. Costumes : Julia Berndt. Lumières : Bernd Purkrabek. Avec : Carlo Allemano, Jupiter ; Stuart Jackson, Neptune ; André Morsch, Pluton ; Arnaud Richard, Saturne ; Julie Boulianne, Junon ; Sophie Junker, Vénus ; Soraya Mafi, Cintia (Diane) ; Jake Arditti, Apollon ; Christopher Lowrey, Mars ; Rupert Enticknap, Mercure ; Ada Elodie Tuca, l’Amour ; Alberto Miguélez Rouco, la Discorde. Les Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset

La Divisione del Mondo © Klara Beck pour l’Opéra national du Rhin (4bis)Spectacle coproduit avec l’Opéra national du Rhin, La Divisione del Mondo restitue l’incroyable impertinence et la formidable vitalité de la scène vénitienne au dernier tiers du XVIIe siècle. En rapprochant de notre réalité les passions si humaines des Dieux de l’Olympe, Jentske Mijnssen touche juste. 

Des dix-neuf opéras composés par , peu de partitions ont survécu et encore moins nous sont connues. Créée au Teatro San Salvador pour le Carnaval de 1675, La Divisione del Mondo doit au chef d’orchestre Thomas Hengelbrock l’exhumation de sa partition à la Bibliothèque nationale de France et sa recréation au Festival de Schwetzingen en 2000.

La Division du Monde du titre, qui fait référence au partage de l’univers entre les fils de Saturne (les cieux à Jupiter, les mers à Neptune et les Enfers pour Pluton), n’est qu’un prétexte rapidement évacué pour dépeindre toute la palette des passions humaines dans un Olympe chamboulé par l’arrivée de Vénus suscitant la concupiscence de tous les mâles et l’adversité de toutes les femmes. Par son irrespect et sa verdeur, par l’alliance de tragique et de comique, l’œuvre est typique de l’opéra vénitien de son époque. y alterne avec vivacité récitatifs et de nombreux et courts airs, volontiers da capo, dans un pétillement continu d’affects et d’invention mélodique mais sans véritable enjeu dramatique. À ce titre, le troisième acte apporte peu et ne fait que reprendre les procédés des actes précédents sans les faire évoluer et aboutir.

Découverte à Nancy en 2016 avec L’Orfeo de Luigi Rossi (qui a obtenu le Grand Prix de la Critique Musicale), transforme l’Olympe en une famille dysfonctionnelle dont les quatre générations occupent la maison familiale autour d’un volumineux escalier tournoyant (décor de Herbert Murauer). Elle joue à fond la carte du comique en faisant de Jupiter un nouveau riche au costume ostentatoire, de Neptune et Pluton deux vieux garçons évoquant par le contraste de leurs physiques le duo Laurel et Hardy, du pudibond Apollon un clergyman plongé dans la lecture de livres qu’on imagine saints, de Saturne et Rhéa (rôle muet) deux vieillards cacochymes. Vénus est affriolante en diable, Junon noie sa jalousie dans l’alcool et tente de reconquérir Jupiter en s’offrant des sous-vêtements coquins, Mars est un post-adolescent un peu boutonneux (on se demande bien ce que Vénus lui trouve !), l’Amour et la Discorde deviennent deux garnements ailés toujours en quête d’une bêtise à faire. Tous fument et boivent beaucoup, s’ennuient superbement. Tout cela peut paraître un peu convenu ou facile mais fonctionne bien et suscite souvent le sourire sans user d’aucune vulgarité (le sujet s’y prêtait pourtant). Grâce à une forte caractérisation de chacun dans la direction d’acteurs et une multitude d’actions parallèles, l’ennui ne guette jamais dans cette succession de courtes saynètes.

La Divisione del Mondo © Klara Beck pour l’Opéra national du Rhin (1)

La pléthorique distribution s’avère moins homogène et pas toujours très stylée. Si emporte tous les suffrages en Vénus par son élégance scénique, ses aigus sensuels et charnus et sa capacité à transmettre l’émotion, si la haute stature et la musicalité de en Neptune alliée au mordant d’André Mosch en Pluton assurent le succès de leur tandem, et si est un Saturne de belle tenue, on apprécie moins la vocalisation empesée et l’émission peu conforme au style baroque de en Jupiter ou la Junon un peu trop vociférante de . Trois contre-ténors s’opposent dans des modes variés : campe un Mars impeccable tant dans l’ardeur que dans la tendresse, donne un fort relief à son Mercure feu follet, paraît plus effacé et moins sonore en Apollon. Contrainte au registre uniforme de l’amoureuse transie, offre à Diane amoureuse de Pluton (ici nommée Cintia) l’émotion et la clarté de ses aigus. Ada Elodie Tuca est un Amour virevoltant et craquant à souhait et l’on est stupéfait à la lecture de la distribution de découvrir que la Discorde est chantée par l’alto masculin , tant le travestissement physique et vocal est troublant.

Avec un continuo renforcé de huit instruments et un fort pupitre de cordes, dirigés par assurent une parfaite homogénéité sonore et des couleurs instrumentales variés, à défaut de dramatisme. On regrette cependant que la verdeur des bois (flûtes à bec) et des vents (cornets) ne s’extraie pas avec plus de vigueur de la masse orchestrale.

Crédit photographique : (Vénus) et  (Mars) /  (Jupiter) © Klara Beck

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 20-III-2019. Giovanni Legrenzi (1626-1690) : La Divisione del Mondo, dramma per musica en trois actes sur un livret de Giulio Cesare Corradi. Mise en scène : Jetske Mijnssen. Décors : Herbert Murauer. Costumes : Julia Berndt. Lumières : Bernd Purkrabek. Avec : Carlo Allemano, Jupiter ; Stuart Jackson, Neptune ; André Morsch, Pluton ; Arnaud Richard, Saturne ; Julie Boulianne, Junon ; Sophie Junker, Vénus ; Soraya Mafi, Cintia (Diane) ; Jake Arditti, Apollon ; Christopher Lowrey, Mars ; Rupert Enticknap, Mercure ; Ada Elodie Tuca, l’Amour ; Alberto Miguélez Rouco, la Discorde. Les Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset

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