Les Pêcheurs de perles en maison de retraite

La Scène, Opéra, Opéras

Luxembourg. Grand-Théâtre. 8-V-2019. Georges Bizet (1838-1875) : Les Pêcheurs de perles, opéra en trois actes sur un livret d’Eugène Cormon et Michel Carré. Mise en scène, décors et lumières : FC Bergman (Stef Aerts, Marie Vinck, Thomas Verstraeten et Joé Agemans). Judith van Herck : costumes. Avec : Elena Tsallagova, Leïla ; Charles Workman, Nadir ; Stefano Antonucci, Zurga ; Stanislav Vorobyov, Nourabad/Zurga jeune ; Bianca Zueneli, Leïla jeune ; Jan Deboom, Nadir jeune. Chœur Opera Vlaanderen (chef de chœur : Jan Schweiger). Orchestre Opera Vlaanderen, direction : David Reiland

Les P+¬cheurs de perles (c) Annemie Augustijns 1Pensionnaires d’une maison de retraite, les protagonistes de l’opéra de Bizet revivent les grands moments de leur passé. Réussite mitigée, en raison notamment de certaines faiblesses vocales.

On le sait, l’histoire des Pêcheurs de perles est celle d’une longue remémoration. Deux « amis d’autrefois », Zurga et Nadir, évoquent leur amour de jeunesse pour une femme inaccessible, Leïla, laquelle à son tour se rappelle ses émois d’antan : « Comme autrefois, dans la nuit sombre… », et encore plus enfoui dans le passé, l’épisode au cours duquel la jeune femme protégea un jour le jeune Zurga, menacé des fureurs de la foule. Le livret ne dit pas quelle est la distance temporelle qui sépare le moment de l’action représentée de celle des souvenirs du passé. Pour le collectif , responsable de cette décapante mise en scène, c’est en fin de vie que se retrouvent en maison de retraite les trois protagonistes du drame. Le décor est ainsi celui d’un hospice de vieillards où de malheureux pensionnaires, coincés derrière leur déambulateur ou devant leur plateau-repas, vivent leurs derniers instants. Ambiance glaçante dans un sinistre mouroir où l’on assiste à la toilette funéraire des deux anciens qui, tour à tour, s’effondrent morts sous les yeux des spectateurs. L’outrance de la proposition déclenche les rires de la salle… Autre moment où le pathos sombre presque dans l’hilarité, celui où les choristes allument leur briquet quand la vieille Leïla, tout juste arrivée à l’hospice, entonne à la fin du premier acte son hymne à Brahma. Présenté sur son fauteuil roulant comme une vieille vedette du show-biz, le personnage régale ses congénères d’une chansonnette qui semble appartenir à un autre âge… La deuxième moitié du plateau tournant montre une gigantesque vague pétrifiée qui semble symboliser les mouvements de la vie mais aussi, dans son statisme, l’imminence de la mort. Les mouettes empaillées qui tentent de prendre leur envol au cours des premier et deuxième actes jonchent le sol, à l’état de cadavres, au troisième. C’est dans ce décor onirique, quoique légèrement kitsch, que Nadir et Leïla reprennent au deuxième goût à la vie, avec en toile de fond les ébats torrides des deux danseurs chargés de suggérer la jeunesse des personnages.

S’agit-il, dans ce spectacle, de faire passer un message sociétal en évoquant le triste sort des personnes en fin de vie ? S’agit-il de montrer comment l’imminence de la mort apporte un regain de jeunesse et de vitalité qui permet à certains de remédier aux erreurs et aux frustrations du passé ? S’agit-il de montrer, à l’image d’un Zurga qui lui aussi s’apprête, à la fin de l’opéra, à goûter au repos éternel, que le pardon est toujours possible ? Aussi séduisante qu’elle puisse paraître dans sa tentative de revisiter et de moderniser un opéra pour lequel on est plutôt habitué aux déferlements d’orientalisme tendance Bollywood, la proposition manque parfois de cohérence, et elle ne permet pas toujours de cadrer avec le texte du livret. Elle aura en tout cas suscité l’enthousiasme du public, qui a réservé un véritable triomphe à cette lecture plutôt neuve d’un ouvrage qu’on a tort en tout cas d’associer au répertoire de Grand-papa, et qui gagne certainement à être dépoussiéré de la sorte.

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Les partis pris de la mise en scène ont conduit au choix d’interprètes relativement âgés pour certains personnages. Trop âgé, vocalement, pour ce qui concerne le baryton , fâché avec les aigus, la ligne et la prononciation du français, même s’il trouve en fin de spectacle quelques beaux accents pour exprimer la noblesse de son sacrifice. Le cas du ténor est plus épineux encore. Interprète autrefois spécialiste du baroque, de Mozart et de Rossini, et récemment converti à des emplois plus lourds, il n’a pas l’instrument qui convient à ce rôle de ténor demi-caractère. Les aigus sont escamotés ou carrément ratés, et s’il évite le désastre au cours de la sublime romance du premier acte, à aucun moment il ne parvient à créer la magie inhérente à la mélodie de Bizet. Plus jeune, quoique très convaincante dans son maquillage et son déguisement d’octogénaire, la soprano russe fait valoir un instrument souple, long et richement timbré, en dépit d’un vibrato un peu trop appuyé. Son français, quoique globalement de bonne qualité, est encore perfectible. Si l’on peut admirer le chœur de l’Opéra de Flandres, très investi à tous les niveaux, c’est essentiellement le chef qui aura tiré son épingle du jeu. À la tête de l’Orchestre Opera Vlaanderen, il a fait ressortir tous les joyaux mélodiques et harmoniques de la magnifique orchestration de Bizet à laquelle il a apporté tout son soutien. À ce niveau-là, au moins, le bonheur était total.

Crédit photographique : © Annemie Augustijns

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