Quintessence et majesté, András Schiff et Nikolai Lugansky à Lyon

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

Lyon. Auditorium Maurice Ravel. 16-V-2019. Robert Schumann (1810-1856) : Variations sur un thème original en mi bémol majeur WoO 24 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Trois Intermezzi op. 117. Six Klavierstücke op. 118. Quatre Klavierstücke op. 119 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Rondo en la mineur KV 511 ; Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Prélude et Fugue n° 24 en si mineur, extrait du Clavier Bien tempéré BWV 869 ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n°26 en mi bémol majeur op. 81a « Les adieux ». András Schiff, piano

Lyon. Auditorium Maurice Ravel. 17-V-2019. Camille Pépin (née en 1990) : Laniakea, création mondiale ; Joseph Haydn (1732-1809) : Symphonie n° 103, en mi bémol majeur Hob. I:103 « Roulement de timbales » ; Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour piano n° 2 en si bémol majeur op. 83. Nikolai Lugansky, piano. Orchestre National de Lyon, direction : Leonard Slatkin

20190516_AONL_AndrasSchiff_HeleneSegreDeux visages du piano d’aujourd’hui à l’Auditorium Maurice Ravel. Décanté, quintessencié, l’art d’ éblouit. Tout autant que la lecture altière et virtuose offerte par et du Concerto n°2 de Brahms.

Supérieurement pensé et construit, le récital d’ diffuse un sentiment de plénitude musicale rare. Bach, Brahms, Beethoven et Schumann : un quatuor de compositeurs que le pianiste chérit par dessus tout, et des œuvres qui convergent par leur souci d’architecture, leurs influences réciproques et toute une palette d’atmosphères, de caractères, de sentiments qui se répondent ou s’entrelacent.

Toujours fidèle à son Bösendorfer naturellement chantant, sans rutilance superfétatoire, le maître fuit une nouvelle fois l’emphase, l’hyper-subjectivité, toujours et plus que jamais soucieux de lisibilité sonore, de contrastes dynamiques subtils, ne cherchant jamais à sur-solliciter le texte.

Admirables, l’art du legato, la sérénité du tempo, dans les belles et lumineuses Variations sur un thème original de Schumann ! Saisissants, ces Intermezzi et Klavierstucke, allusifs et mystérieux, d’une intelligibilité contrapuntique constante, qui décevront sans doute les partisans d’un Brahms plus aventureux, plus intense émotionnellement ou fantasmagorique. Mais comment résister à ce pianisme qui semble dialoguer en profondeur avec les œuvres, instaurant une intimité avec ce que le compositeur semble avoir confié de plus secret et de plus bouleversant de lui, et qui fait résonner longuement le silence une fois la dernière note « éteinte ». De très introspectifs Intermezzo II de l’opus 118 et 119, un Intermezzo III au soyeux sonore renversant, une Rhapsodie à la virtuosité démoniaque, un Rondo de Mozart qui balance constamment entre alacrité et gravité, avec une main droite admirablement chantante sont autant de moments précieux. Et la Sonate « Les adieux » conclusive enchante par la clarté de son articulation et la justesse de ses intentions, dans une trajectoire beethovenienne qui part de l’exil, de regrets pour atteindre la joie du retour dans le troisième mouvement.

nikolai-lugansky-3-credit-marco-borggreve (1)Quel contraste le lendemain avec , virtuose et altier, qui s’empare avec pugnacité du Deuxième concerto pour piano de Brahms. Dans cette œuvre étrange et originale, « symphonie obligée avec piano » qui fait dialoguer les pupitres entre eux, Nikolai Lugansky ne s’épanche pas, à mille lieux des murmures d’Adam Laloum, dans son récent enregistrement avec Kazuki Yamada (Sony). Dès l ‘entrée du cor dans l’Allegro ma non troppo, le pianiste russe impose son jeu puissant et véloce, auquel et un chauffé à blanc apportent une réponse idéalement véhémente et fiévreuse. Un dialogue conflictuel mais fécond s’instaure, jusqu’à un andante hors du temps, où le violoncelle pudique et sensible d’Édouard Sapey-Triomphe vibre à l’unisson avec un piano qui s’abandonne enfin et déploie une sublime cantilène. Avant un dernier mouvement, théâtral et flamboyant à souhait.

En complément, la Symphonie « Roulement de timbales » de , très Sturm und drang, avec les bonds et rebonds attendus, les éclats et robustesses espérées sous la direction incisive et bonhomme du chef. Sans doute un peu trop opulentes, les cordes ont un peu étouffé la petite harmonie, pourtant idéalement pépiante. A noter, le joli solo de dans l’Andante. Bonne surprise avec Laniakea, commande de l’ONL à la jeune  : « Lorsque l’on m’a demandé d’écrire une ouverture pour la série de concerts « Roulement de timbales », j’ai immédiatement eu à l’esprit quelque chose de vaste et puissant. J’ai alors pensé à la récente découverte de Laniakea, ce superamas de galaxies comptant parmi les plus grandes structures de l’univers (…) elles sont en mouvement et convergent vers un même point, le Grand Attracteur. Immensité, mouvement, vitesse, lumière… ont été les mots qui m’ont guidée en composant ( …) J’ai donc eu l’envie de trouver des résonances musicales à ce monde fascinant de l’infiniment grand ». Concise, efficace, d’une force de frappe sonore immédiate et en même temps évanescente et festive quand il le faut, hypnotique (beau travail sur les cordes, notamment les altos, sonorités exotiques du vibraphone, du glockenspiel, des cymbales), cette œuvre nous offre un beau voyage intergalactique, auquel l’orchestre et le chef semblent particulièrement sensibles.

Crédits photographiques : András Schiff © Hélène Segré ; Nikolai Lugansky © Marco Borggreve

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