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En attendant Boulez, meurtre dans la musique sérieuse

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En attendant Boulez. Yann Ollivier. Editions Plon. Roman Policier. 380 pages. Avril 2019

 

en_attendant_boulezAvec En attendant Boulez, l’auteur, Yann Ollivier, s’amuse. On sent qu’il a beaucoup observé le monde de la musique savante, beaucoup écouté, autant du côté des artistes que du staff business. Son propos est éclairé par la connaissance des coulisses, là où tout se met en œuvre pour permettre à la magie de ressusciter chaque soir sur scène.

Entertainment Inc., grande major de la culture et du divertissement, vient d’annoncer le lancement d’un produit qui promet de révolutionner le monde de l’économie culturelle : le projet « Chopart », un logiciel faisant appel à l’intelligence artificielle, qui permet de se substituer à l’homme pour créer et produire de la musique. Dans un climat électrique au parfum de scandale, la première composition de ce programme sophistiqué est sur le point d’être créée dans la Grande Salle de la Philharmonie de Paris… mais le soir de la première, la pianiste vedette disparait…

Joli titre. Ni roman noir ni polar, simplement un roman policier plongé dans le monde de la musique sérieuse. Un texte de facture classique, avec une exposition de l’intrigue digne d’un opéra et mâtinée d’une élégante ironie dans cet univers occidental soudain sublimé par les menaces asiatiques. Une enquête solide, avec une femme flic, des collègues bien lourds, une hiérarchie aussi pesante que les clichés sexistes. Comprendre le monde de l’art c’est comprendre le monde des hommes et des femmes. Dans le cas présent, la police a parfois bien du mal à entendre le diapason d’une étrange affaire de meurtre. Ici, on peut dire que la musique n’adoucit pas les mœurs. C’est utile pour l’intrigue qui coule comme une ouverture de Wagner. Le style pétillant de Yann Ollivier distribue aussi les clins d’œil que sans doute seuls les initiés saisiront à travers les jeux de mots et patronymes des personnages, comme Dandelot ou Casterède (qui ont traumatisé des générations d’enfants en cours de solfège !).

Aucun des personnages n’est en rupture de ban. Nous sommes dans une société socialement élevée, avec des individus qui doivent jongler avec leur moi profond et leurs ambitions professionnelles. On pourrait être ici dans la mise en scène d’un opéra où le crime servira à faire tomber les masques. Chercher le diable au paradis, tel est l’enjeu du livre de Yann Ollivier dans lequel les miroirs savent bien mentir.

380 pages que vous aurez du mal à lâcher : rebondissements, cadences parfaites et imparfaites, sans oublier le coup de cymbale annonçant la page suivante. Une chose est sûre, ce n’est pas le Lac des cygnes, car le marteau frappe sur des notes inconnues. Une sorte de marteau sans maitre, qui angoisse, déstabilise, et qui fait fondre les passions dans un feu de sang, sous la baguette d’une écriture qui distille ses effets.

Et demandons-nous si le projet Chopart, né de l’association algorithmique de Chopin et Mozart, ne dessinerait-il pas un projet dans l’évolution de l’écriture musicale soumise comme toute chose à la marche du temps ? Vous aurez peut-être la réponse en lisant ce roman qui met le doigt sur cette transmutation possible de la musique.

Comme la symphonie ou l’opéra imposent une forme au compositeur, le roman policier fournit à l’auteur une somme d’éléments codifiés lui permettant de décrypter les us et coutumes d’un fonctionnement humain où la comédie ne pourrait exister sans les excès de la tragédie. C’est en cela que l’écriture de Yann Ollivier pourrait être taxée de musicale, parce qu’elle place sa narration au service de la forme, à travers des archétypes qui représentent la loi, le bien, et le mal. Surtout, l’auteur parvient à poser des questions essentielles concernant la gestion du beau dans notre monde de brutes.

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