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À Aix, le conflit israélo-palestinien pour Les mille endormis

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Aix-en-Provence. Théâtre du jeu de paume. 6-VII-2019. Adam Maor (né en 1983) : Les mille endormis, sur un livret de Yonatan Levy. Mise en scène : Yonatan Levy. Scénographie : Julien Brun. Costumes : Anouk Schiltz. Lumière : Omer Shizaf. Réalisation informatique musicale Ircam : Augustin Muller. Avec : Tomasz Kumięga, le Premier Ministre ; Gan-ya Ben-gur Akelrod, Nourrit ; David Salsbery Fry, sous-chef du service général de la sécurité ; Benjamin Alunni, une voix du monde, le ministre de l’agriculture, un manifestant, un Cantor. United instruments of Lucilin, direction : Elena Schwarz

Screenshot_20190707_002729Après l’aride folie de Jakob Lenz, la politique internationale s’invite dans la programmation du festival d’Aix-en-Provence avec le sujet glissant du conflit israélo-palestinien qui révèle deux très beaux interprètes.

Pour la création de cette édition du festival d’Aix-en-Provence, ce n’est pas la première fois que l’Orient s’invite dans l’art lyrique occidental, le dernier exemple en date étant Kalîla wa dimna de Moneim Adwan créé durant l’édition 2016. Ce n’est pas non plus une première que d’inscrire le conflit israélo-palestinien dans un livret d’opéra, John Adams s’y était essayé en 1991 avec The Death of Klinghoffer. Le sujet, très sensible, génère toujours pour toute forme d’art une démarche courageuse autant que plus rigoureusement scrutée. C’est évidemment le cas pour (livret et mise en scène) et (musique), qui signent avec Les mille endormis leur première œuvre lyrique.

Les deux artistes israéliens déploient sans heurter une situation apparemment sans issue, sentiment qui fait écho à notre réalité, tout en défendant l’idée d’une « communauté » qui se reconstruit dans le monde des rêves. Pour cela ils mêlent le genre de la fable politique et philosophique au genre plus populaire de la science-fiction, faisant résonner les sonorités des musiques orientale et contemporaine occidentale, fusionnant l’art lyrique en live et la musique électronique (Augustin Muller à la réalisation informatique musicale), enchevêtrant les tons sombres ou lumineux tout en jouant sur les riches consonances de l’hébreu, langue dans laquelle cet opéra de chambre est écrit.

Le Premier ministre israélien (Tomasz Kumiega) doit en effet faire face à une grève de la faim trop médiatisée à son goût de mille Palestiniens (des volontaires dans la salle) détenus de façon arbitraire. Soutenu par sa secrétaire Nourrit (Gan-ya Ben-gur-Akelrod) et le sous-chef du service général de la sécurité (), il trouve comme solution celle de les endormir artificiellement pour freiner la colère internationale, particulièrement américaine. Son pays va mal : le ministre de l’Agriculture lui annonce une pénurie de blé. Même après son acte odieux, la vie semble reprendre son cours en Israël. Mais le terrorisme prend bien des formes, et c’est à travers cauchemars et insomnies forcées que les Palestiniens trouvent leur vengeance. En devenant une espionne, la secrétaire Nourrit fait finalement face à la vérité dans un solo vibrant mené au cœur du public du petit théâtre du Jeu de Paume.

La seule faiblesse apparente de cette action est le seul et unique lieu qu’est le bureau du Premier ministre alors que le spectateur assiste à sept ans d’actions et de décisions politiques. En ne positionnant les principaux personnages que dans des zones bien distinctes mais surtout très limitées, en commençant par le Premier ministre qui est principalement assis derrière son bureau, obligeant ainsi ses interlocuteurs à se situer à sa droite ou à sa gauche, le plateau manque quelque peu de vie, de déplacements et de mouvements, hormis un ministre de l’Agriculture élégant et charismatique grâce à son interprète . Cette disposition scénique n’aide pas à renouveler l’attention du spectateur ; ce sont donc deux des quatre personnages principaux qui s’y attèlent.

Il est étonnant de constater que ce ne sont pas les protagonistes en premier plan, qui ne déméritent pourtant pas, qui ressortent finalement de cette prestation. Le ténor brille de tout son éclat, étrangement couronné lors de son intervention en tant que cantor, offrant aux auditeurs du jour un moment opératique rare d’une parfaite maîtrise technique malgré les voies sinueuses dans lesquelles la ligne mélodique s’aventure. Il fait preuve d’une noblesse affirmée dans une interprétation riche de sens. Mélodies et psalmodies orientales irréelles côtoient l’atonalisme occidental, portées par une projection et une conduite de ligne idéale. De son côté, se distingue d’une bien autre manière, toute aussi juste et pleine de finesse que son partenaire : sa basse profonde se transforme en guimbarde par le biais d’un traitement électro-acoustique du meilleur effet.

Ancienne artiste de l’Académie d’Aix, la cheffe d’orchestre défend à travers une direction claire et limpide une partition dense que sa direction sait mener avec une belle évidence ,entre l’étrangeté de la partie acoustique réalisée dans les studios de l’, et l’ensemble en fosse, parfaitement rodé pour ce répertoire. Espérons que le « buzz » politique n’efface pas les qualités intrinsèques de cet ouvrage et de ses interprètes.

Crédits photographiques : © Patrick Berger/Artcompress

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Aix-en-Provence. Théâtre du jeu de paume. 6-VII-2019. Adam Maor (né en 1983) : Les mille endormis, sur un livret de Yonatan Levy. Mise en scène : Yonatan Levy. Scénographie : Julien Brun. Costumes : Anouk Schiltz. Lumière : Omer Shizaf. Réalisation informatique musicale Ircam : Augustin Muller. Avec : Tomasz Kumięga, le Premier Ministre ; Gan-ya Ben-gur Akelrod, Nourrit ; David Salsbery Fry, sous-chef du service général de la sécurité ; Benjamin Alunni, une voix du monde, le ministre de l’agriculture, un manifestant, un Cantor. United instruments of Lucilin, direction : Elena Schwarz

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