La puissance de la folie de Jakob Lenz au Festival d’Aix

Festivals, La Scène, Opéra

Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence. 5-VII-2019. Wolfgang Rihm (né en 1952) : Jakob Lenz, opéra de chambre en un acte sur un livret de Michael Fröhling d’après la nouvelle « Lenz » de Georg Büchner. Mise en scène : Andrea Breth. Scénographie : Martin Zehetgruber. Costumes : Eva Dessecker. Lumières : Alexander Koppelmann. Avec : Georg Nigl, Lenz ; Wolfgang Bankl, Oberlin ; John Daszak, Kaufmann ; Josefin Feiler, soprano 1 ; Olga Heikkilä, soprano 2 ; Camille Merckx, alto 1 ; Dominic Große, basse 1 ; Eric Ander, basse 2. Ensemble Modern, direction : Ingo Metzmacher

48204482672_ed9b931398_bAu Festival d’Aix-en Provence, la première édition programmée par Pierre Audi fait venir sur le sol français la production de Jakob Lenz, créée à Stuttgart en 2014, reprise à Bruxelles en 2015, puis à Berlin en 2017.

Le succès de ces dernières années de l’opéra de chambre Jakob Lenz de contredit tous ceux qui imaginent qu’une réussite « populaire » se fonde sur des ouvrages lyriques faciles d’accès autant à travers leur langage musical et leur traitement vocal, qu’à travers l’histoire qu’elles portent. L’œuvre est véritablement un incontournable du paysage lyrique germanique, marquant par sa présence l’histoire de la musique de ces cinquante dernières années. Son rayonnement en France, comme celui de son héros, reste encore quelque peu limité malgré le spectacle il y a quelques mois à Paris par l’ensemble Le Balcon.

Sur le papier, on pourrait croire que tout y est sous-dimensionné : le genre même de l’opéra de chambre pouvant faire imaginer du théâtre lyrique en miniature ; sa durée d’une heure quinze bien en-deçà des habitudes des lyricomanes ; sa distribution vocale qui ne compte que trois personnages ; son chœur qui ne se compose que de six voix ; et enfin son orchestre de trois violoncelles, un clavecin, cinq bois, deux cuivres et un étonnant dispositif de percussions. Sur le papier seulement. En s’attachant à dépeindre l’état psychologique du rôle-titre plutôt qu’une véritable histoire, le spectacle déploie sans concession une intensité puissante, complexe, ardue et d’une grande diversité de tons et de langages. Le réalisme de la schizophrénie est le fil rouge de la musique comme de la mise en scène, étant la première à inscrire scéniquement cet opéra dans de grandes salles, ce soir le Grand Théâtre de Provence.

L’esthétique froide qui rejaillit sur scène bascule entre notre réalité, celle d’un asile psychiatrique, espace clos et lugubre, et entre un lieu irréel tout droit sorti du cerveau malade du héros où sont disposées de sombre et énormes pierres et où au sol, le ruissellement de l’eau y est persistant. Ces deux réalités évoluent constamment grâce à un décor homogène mais différent pour les treize tableaux de l’ouvrage, qui se transforme sur plusieurs niveaux scéniques, entre une atmosphère macabre et onirique, entre une réalité noire et la subjectivité du personnage principal.

Grâce à ce personnage principal justement, la performance de son interprète est sans hésitation à inscrire dans les annales. , portant l’opéra à bout de bras, y est magistral. Cette performance démontre clairement que le baryton s’inscrit au sein des meilleurs interprètes lyriques actuels. La collision de voix dans le cerveau schizophrène de Jacob Lenz se retranscrit dans le traitement vocal du rôle-titre. Imprévisible, la ligne mélodique passe d’une voix lyrique au Sprechgesang où à la voix parlée, chuchotée, criée ou infantile ; du coup de glotte au falsetto que le baryton porte avec une puissance déroutante ; du vibrato typiquement romantique à la messa di voce spécifique du chant baroque. Entre le sadisme d’un en Kaufmann et la compassion manifeste de la basse solide de (Oberlin), caractérise sa prestation par une technique et des intentions vocales d’un niveau atteignant la même excellence que celle de ses qualités d’acteurs. Le baryton offre une interprétation d’une intensité déstabilisante à chaque minute, tant par l’engagement qu’il y met, sorti tout droit de ses tripes, que par le réalisme brut et aride de l’état psychologique qu’il dépeint. Et alors que plusieurs images fortes ponctuent le spectacle (un homme qui tombe littéralement des hauteurs où un autre en lévitation dans un climat noir), c’est définitivement la force expressive de l’incarnation authentique de qui marque, bien après la fin de la représentation.

48204482747_b1e39eb3f0_b
Dans la fosse, mêle sans complaisance la musique de à cette performance prestigieuse. L’expressivité musicale est défendue par son caractère hybride, entre valses et chorals, entre musiques répétitives voire minimalistes, et entre des influences allant de Bach à Henze. Rideau tombé pour des changements de décors étonnamment rapides, les interludes musicaux sont aussi captivants par leur richesse compositionnelle. L’étrangeté du monde portée par un chœur superlatif et la réalité crue d’une maladie effrayante, font de l’œuvre et de cette production de Jakob Lenz un spectacle à voir et à revoir tant les niveaux d’écoute sont nombreux et variés. Quelle agréable sensation finale que d’imaginer qu’en le revoyant à peine le lendemain, ce spectacle serait assurément une autre découverte !

Crédits photographiques : © Patrick Berger / Artcompress

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.