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Un Pelléas et Mélisande diaphane à Fribourg-en-Brisgau

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Fribourg-en-Brisgau. Theater Freiburg. 20-VII-2019. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes sur un livret de Maurice Maeterlinck. Mise en scène : Dominique Mentha. Décors et costumes : Ingrid Erbe/Sylvan Müller. Avec : John Carpenter, Pelléas ; Katharina Ruckgaber, Mélisande ; Georg Festl, Golaud ; Anja Jung, Geneviève ; Jin Seok Lee, Arkel ; Katharina Bierweiler, Yniold ; Jonsoo Yang, un Médecin ; Seongwhan Koo, un Berger. Chœur de l’Opéra de Fribourg (chef de chœur : Norbert Kleinschmidt), Orchestre Philharmonique de Fribourg, direction : Fabrice Bollon

Le Theater Freiburg clôt sa saison avec un Pelléas trop évanescent pour marquer vraiment.

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Pelléas et Mélisande, dès sa répétition générale du 28 avril 1902, fit basculer l’avant-garde parisienne du wagnérisme dans le debussysme. Si les mises en scène marquantes de ce geste unique en son genre n’ont cessé de s’enchaîner, la plupart ont fait allégeance au sacro-saint symbolisme de Maeterlinck, cet art du presque rien invitant au déchiffrage du tout, adoubé au sein d’une symphonie étale par une déclamation murmurante. C’est dans ce camp que l’on rangera la mise en scène prudente de , à mille lieues de la production luxueuse et foisonnante d’idées de Katie Mitchell à Aix en 2016 comme de celle épurée et psychanalytique de Barrie Kosky à Berlin en 2017.

La démarche de repose sur la seule fascination de deux pans de décors posés sur une tournette. Deux éventails d’images qui, selon le biais par lequel on les regarde, font se succéder, comme pétrifiées par une incrustation, les fondus-enchaînés bleutés de paysages différents : des frondaisons, un bord de mer… La rotation constante du plateau est si imperceptible (on songe à la « translation immobile » de l’Acte I du Tristan d’Olivier Py) que l’on ne s’aperçoit qu’au bout d’un moment que l’éventail, ramassé sur lui-même à l’ouverture du rideau, s’est déployé sur toute sa longueur. Durant les trois premiers actes, le procédé intrigue avant d’être inexplicablement délaissé après l’entracte par son metteur en scène. Le décor se contente d’inverser le sens de rotation et s’immobilise tandis que les héros se laissent aller à des scènes qui tranchent avec le maître-mot des non-dits : un Golaud soudain expressionniste (Mélisande vraiment tirée par les cheveux d’un bout à l’autre du plateau), un Arkel qui se met à embrasser la jeune femme à pleine bouche. Ces sursauts dramaturgiques étonnent dans un spectacle qui, au-delà de la séduction délicate qu’il avait su installer, donne l’impression d’aller decrescendo, l’Acte V, des plus minimalistes, se contentant d’enjoindre les protagonistes à tourner le dos à Mélisande abandonnée sur une peau de bête. La fascination a fait place à la frustration.

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Ce trop peu scénique appose sur les épaules des chanteurs une responsabilité que leur jeunesse endosse avec conviction. sait conduire jusqu’aux éclats du quatrième acte son Pelléas annoncé souffrant. est une Mélisande très convaincante, virginale, égarée dans un univers de prédateurs aux costumes bordés de fourrure. Sensation étouffante renforcée par l’impressionnante virilité de la Geneviève abyssale d’. Malgré une fatigue décelable en fin de parcours, l’autorité de la voix noire et large de touche davantage que l’allure juvénile de son Arkel. , superbe Golaud, rugueux, jeune et viril, tranche avec l’arbre généalogique d’un rôle confié généralement à des chanteurs plus mûrs, à d’ex-Pelléas. Concluent cette belle distribution le médecin ému de Seonwhan Koo, et l’Yniold léger de que le metteur en scène présente dès la première scène, l’enfant passant son temps à couver de soin le projecteur de cinéma qu’il actionnera pour la scène toujours attendue des « petits moutons ». L’intelligibilité toute relative de la diction française est compensée par l’indéfectibilité de l’investissement.

Les quelques mesures du chœur bénéficient d’une idéale spatialisation. L’Orchestre Philharmonique de Fribourg, excellemment tenu par , tisse le chatoiement intact du tapis sonore avec lequel Debussy, plus d’un siècle après, continue à tenir tête au fracas des grandes machines d’opéra.

Crédits photographiques : © Rainer Muranyi

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Fribourg-en-Brisgau. Theater Freiburg. 20-VII-2019. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes sur un livret de Maurice Maeterlinck. Mise en scène : Dominique Mentha. Décors et costumes : Ingrid Erbe/Sylvan Müller. Avec : John Carpenter, Pelléas ; Katharina Ruckgaber, Mélisande ; Georg Festl, Golaud ; Anja Jung, Geneviève ; Jin Seok Lee, Arkel ; Katharina Bierweiler, Yniold ; Jonsoo Yang, un Médecin ; Seongwhan Koo, un Berger. Chœur de l’Opéra de Fribourg (chef de chœur : Norbert Kleinschmidt), Orchestre Philharmonique de Fribourg, direction : Fabrice Bollon

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