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L’humour haydnien dans les grandes formes

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Entre provocations et jeux d’esprit, entre malice et comique, entre pieds de nez et parodie, entre espièglerie et burlesque, les musiques anciennes jusqu’à celle du XXIe siècle s’agrémentent de traits d’humour parfois salvateurs, parfois hilarants, souvent étonnants. Pour accéder au dossier complet : L’humour en musique

 

Portrait_Haydn_Frost_2011La bonhomie, l’urbanité et la constante bonne humeur de sont légendaires et transparaîtront dans bien des œuvres. Des traits de caractère qui le différencient tant de son frère cadet Michael, bien plus neutre car employé à Salzbourg par de sévères archevêques, que de son illustre contemporain, autre maître primo-concepteurs des formes nouvelles, Luigi Boccherini, bien moins ouvert à l’espièglerie musicale.

La biographie des quarante ou cinquante premières années de peut nous sembler bien morose si l’on s’en tient aux simples faits biographiques : mariage raté avec Maria Anna Keller, après un revers amoureux douloureux essuyé avec la sœur de celle-ci ; poste de maître de musique avec une certaine exclusivité d’activité auprès du comte Morzin puis surtout du prince Esthérazy, en un monde assez clos. Plus d’un être humain aurait plongé dans la dépression ou la neurasthénie. Mais va profiter à la fois de l’essor de l’esthétique classique et d’une sécurité financière et matérielle pour développer sa propre personnalité musicale, finaude et intelligente, prudemment aventurière, lentement mais sûrement reconnue par-delà les frontières. En effet, Nicolas de Estherazy, son employeur, laissera au fil des ans de plus en plus carte blanche à son maître de chapelle et compositeur attitré : Joseph pourra mener au départ des formes aux normes récemment fixées, les expérimentations musicales les plus diverses où l’humour, réponse salvatrice aux contraintes psycho-affectives et contractuelles, deviendra presque une poétique musicale en soi. Ce qui n’empêchera évidemment pas Haydn d’évoquer en de grandes fresques profanes ou religieuses les affres du tragique de la condition humaine.

Souvent dans ses nombreux opéras, jalons aujourd’hui relativement peu explorés de sa production, Haydn mélange adroitement les genres avec une verve et un sens du comique parfois irrésistible. Il n’hésite pas à se référer aux opéra-bouffe italiens dans les lignées vénitienne et surtout napolitaine. L’on peut évoquer par exemple outre le juvénile Lo Speziale, (L’apothicaire), lequel ne nous est parvenu qu’incomplètement, l’Incontro improviso (La Rencontre imprévue) bâti sur le même livret des Pélerins de la Mecque de Gluck – bien moins drôles – et annonciatrice de l’Enlèvement au Sérail de Mozart à bien des égards. On y trouve des moments musicalement hilarants comme cet échange entre le serviteur Osmin et le derviche Calandro avec une irrésistible mise en musique de leurs dialogues. Il mondo della luna, d’après Goldoni, n’est pas en reste avec son subtil mélange de poésie féérique et de fantaisie burlesque autour d’un faux voyage sur la Lune. Même Orlando Paladino, qui reprend sur un ton plus léger le sujet de l’Orlando Furioso de l’Arioste, à côté de moments de bravoure héroïque directement hérités de l’opéra seria, recèle des trésors de drôleries bouffes.

C’est incontestablement dans le domaine symphonique que Joseph Haydn va déployer ses fins talents d’humoriste, et cela de manière souvent spectaculaire mais avec le plus grand sérieux d’un vrai pince-sans-rire. Le compositeur présuppose que ses interprètes ou son auditoire connaissent les schémas désormais établis et les éléments du langage classique : ce sera ainsi un jeu intellectuel et ludique que d’en détourner les formules, soit par effet de surprise, soit par des normes discursives prises à rebrousse-poil, tout en respectant la cohérence du discours classique poussée dans ses plus ultimes conséquences. Beaucoup de symphonies sont assez remarquables de ce point de vue.

1008534-Pietro_Tavaglio_décor_pour_LIncontro_improvvisoLes circonstances de la création de la Symphonie n°45 des Adieux (titre apocryphe et seulement donné au XIXe siècle) sont bien cernées : les musiciens de l’orchestre d’Estheraza étaient à la limite du burnout vu leurs nombreuses sollicitations, et craignaient de plus une liquidation totale ou partielle de l’orchestre. Haydn va jouer les médiateurs avec le prince par le biais de dame Musique et d’une nouvelle symphonie bien singulière : la seule sur plus de 15 000 recensées à l’époque classique à utiliser la rare tonalité de fa dièse mineur Le premier mouvement en est inquiet, le menuet par contre facétieux avec des dissonances fortement accentuées par des déplacements d’accents, annonciateur d’une surprise à venir. Au Presto a priori final s’enchaîne soudainement un Adagio au cours duquel les musiciens prennent progressivement congé du plateau : à son terme seuls deux violonistes se retrouvent en scène avec le chef d’orchestre (à l’époque probablement le compositeur abrité derrière son clavecin continuo). Le prince comprendra vite l’allusion et donnera quelques répits et jours de vacances à tout son orchestre !

L’on peut aussi citer la Symphonie n° 60 Le Distrait, en vérité une musique de scène pour la traduction allemande de la pièce Regnard, ce qui en explique la disposition inhabituelle en six mouvements. Le premier semble se perdre dans ses propres méandres musicaux comme par distraction, les violons entonnant même un thème en provenance de la Symphonie des Adieux comme s’ils s’étaient trompés de partition… Le final s’interrompt par deux fois ; la première avec un ré, un accord bruyant des violons comme si ceux-ci avaient oublié de le faire avant coup, la seconde pour citer la mélodie populaire du Veilleur de nuit, se moquant ainsi de la longueur proverbiale de la pièce et de l’heure tardive à laquelle le spectacle se conclut fatalement.

De nombreuses autres symphonies de la dernière manière (n° 82 à 104 dans la numérotation d’Hoboken regroupant les parisiennes et les londoniennes), vouées à d’autres destinations qu’Estheraza, ont aussi leurs moments franchement hilarants. Citons l’irrésistible pulsation telle celle d’un ours exhibé comme bête de foire du final de la 82e, la verve presque paysanne du final de la 88e (il en existe une version en vidéo dirigée par Léonard Bernstein à Vienne, d’abord avec baguette puis en bis du simple regard !), le saisissant coup de basson du Largo cantabile de la 93e, monumentale et rabelaisienne note incongrue évoquant presque le bruit d’un de nos modernes « coussins péteurs» juste avant la conclusion paisible du mouvement. Il y a aussi la célébrissime « surprise » de la 94e avec ce coup de timbales donné après un énoncé pianissimo du thème principal, au début du mouvement lent à variations, destiné à réveiller les auditrices londoniennes souvent somnolentes au concert ; le tic-tac du mouvement lent de la 101e, lequel s’arrête au beau milieu pour mieux reprendre comme si l’on en avait remonté le mécanisme, peut-être aussi une allusion aux musiques que « papa Haydn » composa pour les horloges mécaniques : le thème de l’une d’elle devient celui du menuet, où le compositeur s’amuse par des effets de retard à titiller par quelques dissonances les oreilles de son auditoire ! Ou encore la 103e et son « roulement de timbales » augural du premier mouvement qui précède un lugubre motif proche du Dies Irae, lequel ponctuera de manière cachée mais audible de la plus désinvolte des manières l’Allegro con spirito qui sans façon s’y enchaine en contraste total.

Les ultimes ensembles vocaux

Haydn nous laisse aussi à la fin de sa vie un beau panel d’ensembles vocaux à trois ou quatre voix avec accompagnement de piano, composés vers 1796 mais publiés seulement en 1803, alors que le maître n’achèvera ou n’entreprendra plus aucune œuvre nouvelle. Ce sont des allusions moralisatrices (Wieder den übermut, Contre la témérité), des regards ironiques sur les illusions de jeunesse (Die harmonie in der Ehe, L’Harmonie dans le mariage) aux délicieuses hésitations harmoniques ou rythmiques pleines de sous-entendus, ou un autoportrait amusé mais sans complaisance du compositeur sur son propre devenir (Des greis, Le Vieillard). Haydn se servira des premières mesures de ce dernier quatuor vocal imprimée sur ses dernières cartes de visite, avec les paroles : « Toutes mes forces s’en sont allées, je suis vieux et faible », comme pour mieux se moquer de lui-même, réduit sous le poids des ans à une dommageable impuissance créatrice. Jusqu’aux derniers jours de sa vie créatrice, pour Joseph Haydn, l’humour aura eu le dernier mot.

Crédits photographiques : Portrait de Joseph Haydn © Frostyhut ; Décor de Pietro Tavaglio pour L’Incontro improvviso (1775), de Joseph Haydn, créé au château des princes Esterházy. Le compositeur y est représenté au clavecin. Gouache anonyme. (Musée du Théâtre, Munich.) Ph. K. Broszat © Archives Larbor

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