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Ivo Malec, un grand s’en est allé

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Alain Surrans est directeur général d’Angers Nantes Opéra depuis janvier 2018.

 

Disparu le 14 août dernier, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, le compositeur d’origine croate fut un pionnier de la musique « mixte » et l’une des hautes figures de la création musicale française.

copyright EZD -Ivo Malec tournage1 portrait resmusicaIl nous a faussé compagnie au beau milieu du mois d’août, comme s’il espérait nous prendre au dépourvu. Mais il n’a fait qu’aviver notre tristesse. Au grand âge qui était le sien, il gardait une si belle vivacité ! Sa conversation était un délice, elle va nous manquer. Il nous reste sa musique, qui nous parle elle aussi de tant de choses inoubliables, essentielles. Il nous reste le souvenir de son parcours, qui ne ressemble à aucun autre dans l’Europe de la deuxième moitié du XXe siècle.

Le jeune Croate qui s’installe à Paris en 1959, grâce à l’hospitalité d’Henri Dutilleux, n’est pas aussi jeune que le suggère sa mince et élégante silhouette. À trente-quatre ans, son expérience de compositeur est déjà riche : une sonate pour piano, des pièces de chambre, une symphonie, plusieurs musiques de scène et de ballet. Après le départ de Xenakis, restera l’aîné des musiciens rassemblés autour de Pierre Schaeffer au Groupe de Recherche Musicale. S’il quitte définitivement son pays natal, ce n’est pas tant pour échapper à l’atmosphère étouffante de la Yougoslavie de Tito – il restera lié à Zagreb, sa ville natale, grâce notamment à la Biennale internationale de musique contemporaine dont il avait été l’un des premiers animateurs. En fait, c’est surtout sa rencontre avec la musique concrète lors de séjours antérieurs à Paris, qui l’a poussé à franchir le pas. Cette rencontre, il ne cessera de le répéter, aura été l’événement majeur de sa vie.

L’invention et la manipulation des objets musicaux, comme les appelle Pierre Schaeffer, n’ouvre pas tant pour sur une nouvelle manière de composer que sur une nouvelle manière de penser la musique en commençant par mieux écouter et mieux comprendre. Et cette expérience toute neuve est d’autant plus riche qu’elle touche un musicien solidement formé « à l’ancienne ». Car la deuxième expérience qu’il va vivre n’est pas moins fondamentale : mettant en application les procédés d’organisation des sons concrets élaborés au Groupe de Recherche Musicale, découvre qu’ils peuvent parfaitement s’appliquer à l’écriture instrumentale. Ainsi s’ouvre en 1963 avec Sigma, fulgurante pièce d’à peine dix minutes qui sera jouée dans toute l’Europe, une magnifique série de pages pour orchestre qui jalonnent toute sa carrière jusqu’à Sonoris causa en 1997, sans oublier trois concertos pour contrebasse (Ottava bassa, 1984), violon (Ottava alta, 1995) et violoncelle (Arc-en-cello, 2003).

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Car les cordes l’attirent tout particulièrement : il leur consacrera plusieurs opus, sous le titre Arco assorti d’un chiffre (1, 11, 22) annonçant l’effectif concerné. C’est d’ailleurs avec Lumina, pièce pour 12 cordes et bande, que le compositeur s’est imposé en 1968 dans ce qui constitue sa troisième expérience fondatrice, celle de la musique mixte. Désormais, il peut inventer une pièce qui pourra mêler le son instrumental à l’électroacoustique, preuve que sa pensée ne fonctionne pas à sens unique, de la technique du studio vers l’écriture instrumentale, mais a réalisé sa synthèse personnelle, une synthèse hautement musicale, hors de toute notion d’harmonie ou de contrepoint, une synthèse qui lui permet parfois d’explorer en toute liberté d’autres pistes : cette mobilité toujours évolutive de la forme qui le fascine chez Beethoven, certains effets très proches de Wagner ou Debussy ou encore cette manière facétieuse qu’avait déjà Rossini de traiter les voix en instruments et les instruments en voix.

La voix, en effet, l’aura beaucoup inspiré. Cantate pour elle, en 1966, avait été sa toute première pièce mixte, unissant une chanteuse, une harpe et des sons enregistrés. Vinrent ensuite Lied, pour trente-neuf cordes et dix-huit voix, Dodecameron, pour douze solistes (1970), un de ses chefs-d’œuvre, Victor Hugo, un contre tous, « affiche musicale » donnant au chœur une place de premier plan (1971), Vox, vocis, pour trois voix de femmes et neuf instruments (1979). La conclusion de cet ensemble attendra de longues années.

Le 10 décembre 2006, nous n’étions pas nombreux à avoir fait le voyage depuis la France jusqu’à Luxembourg pour découvrir, sous la direction d’Emmanuel Krivine, la nouvelle pièce d’Ivo Malec. Le compositeur nous entretenait depuis de longs mois de son projet d’Epistola, cantate avec soli, chœur et orchestre, que lui avait inspiré la très émouvante lettre de l’humaniste croate Marko Marulić au pape Adrien VI, en 1522, implorant ce dernier d’intervenir pour repousser les Turcs parvenus aux portes de Split. La découverte de cette partition fut un grand choc pour les spectateurs de la Philharmonie. Avec cette œuvre ambitieuse et tourmentée, traversée de tristesse, d’angoisse, de colère, de découragement, Ivo Malec signait une véritable Passion, au sens baroque du mot, un grand récit musical où le son et la masse dialoguent sans cesse, où voix et instruments échangent et partagent leurs rôles, où le texte se fait matière en deçà et au-delà du sens. Il signait là, également son ultime chef-d’œuvre, qui attend toujours sa création française.

En 1972, Ivo Malec s’était vu confier la classe de composition du Conservatoire de Paris. Tous les compositeurs qui ont suivi son enseignement jusqu’au seuil des années 1990 (parmi eux Philippe Leroux, Gérard Pesson, Frédéric Durieux, Eric Tanguy, Denis Dufour) en témoignent aujourd’hui : ce n’était pas une classe au sens où on l’entend habituellement. C’était plutôt un lieu de rencontres et d’échanges autour de la musique en général et autour des œuvres que lui apportaient ces « étudiants » auxquels leur grand aîné s’adressait comme à de jeunes confrères. Ivo Malec était ainsi. En lui se perpétuait cette exquise politesse de la vieille Europe centrale, cette attention à l’autre, cette générosité toute en discrétion qui lui donnait une allure de grand seigneur. Il était aussi un homme colérique, entier. Son intransigeance artistique allait de pair avec une intransigeance morale qui s’exprimait sans détour et lui valut, durant sa carrière, de solides inimitiés. C’est ainsi pourtant que l’aimaient ceux qui le connaissaient de près et admiraient en lui l’artiste et l’homme.

Crédits photographiques : © 2014 M&Tstudio / Esteban Zuñiga Domínguez. Photos prises pendant le tournage du documentaire sur l’œuvre et le travail du compositeur Denis Dufour. Film en cours de réalisation.

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Alain Surrans est directeur général d’Angers Nantes Opéra depuis janvier 2018.

 
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