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Deux inédits passionnants de Michael Gielen dirigeant la Sixième de Mahler

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Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 6 (captations de 1971 et 2013). Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden et Fribourg, Michael Gielen, direction. 3 CD SWR Classic. Enregistrés au Hans-Rosbaud Studio de Baden-Baden, en mai 1971 et, en concert, au Groβes Festspielhaus de Salzbourg, en juillet 2013. Notice en anglais et en allemand. Durée totale : 172:41

 

Des trois versions dorénavant disponibles de la Symphonie n° 6 par le chef allemand, on évoquait, jusqu’à présent, celle de l’intégrale parue chez Hänssler Classic (1999). Il est tentant de la confronter aux deux lectures de ce coffret “in Memoriam ”. La première, captée en studio en 1971 est couplée avec une version “live” de l’édition 2013 du Festival de Salzbourg. Les différences entre les trois éditions s’avèrent majeures.

Mahler 6 Gielen SWR ClassicEntre 1971 et 2013, la durée de la symphonie a augmenté d’un quart d’heure ! Le tempo de la première version est des plus rapides. Gielen exacerbe l’angulosité de l’écriture sans concession pour l’expression lyrique. La Symphonie n° 6 (1903-1904) apparaît ainsi comme une partition révolutionnaire, annonciatrice des “temps nouveaux”. On retrouve une telle conception chez les chefs si peu suspects de pathos, tels que Szell (1967), Scherchen (1961) et Zender (1973). La performance de l’orchestre est d’autant plus remarquable dans le Scherzo dont les timbres ne sont pas les plus attirants, mais dont les pupitres démontrent une efficacité rythmique et une mise en place impressionnantes. Le tempo de l’Andante moderato correspond davantage à celui d’un allegretto… De fait, la ligne mélodique s’efface tant le sentiment d’urgence prévaut. Le finale est plus convaincant parce qu’il exprime, dans l’esprit du poème lisztien et avec une agressivité toute berliozienne, la course à l’abîme.

Avant d’aborder la version 2013 du présent coffret, rappelons brièvement quelques éléments de l’interprétation la plus connue extraite de l’intégrale Hänssler Classic. Gielen creuse l’œuvre avec des tempi plus modérés. Une certaine pesanteur s’installe et on craint que le fil conducteur ne se perde dans les effets, alors que les explosions du scherzo offrent des moments passionnants. L’audace de la direction et des pupitres sûrs d’eux laisse transparaître l’harmonie à vif. L’Andante chante à pleine voix quand le finale ordonne sa masse gigantesque avec des variations de tempi absolument géniales.

Revenons au présent coffret avec la version de 2013. Voilà une surprise de taille ! En quelques secondes, le décor d’une tragédie est posé. La massivité des cordes lentes – le tempo le plus retenu qui soit et qui n’est en rien Allegro energico – l’esprit belliqueux d’un immense Revelge du Knabenwunderhorn impose une marche fantastique. On succombe à cette puissance dans laquelle les couleurs de la petite harmonie s’enchâssent dans un univers étouffant. Gielen réserve une liberté de respiration prodigieuse à ces pupitres, étirant certaines phrases, en resserrant d’autres, multipliant les digressions. L’enchaînement avec l’Andante et non le Scherzo représente un non-sens difficilement justifiable. Le Scherzo reprend le tempo quasi-identique du premier mouvement, évacuant tout sarcasme. L’Andante débute avec un galbe superbe, mais hélas, l’énergie se dilue au fur et à mesure. Le rideau se déchire enfin dans le mouvement final. Trente-quatre minutes : le record de Sinopoli avec le Philharmonia est battu ! Bien des points communs apparaissent d’ailleurs entre les deux chefs. Tous deux organisent un discours dans lequel tout espoir y est systématiquement anéanti jusqu’à la révélation de la catastrophe. Les idées foisonnent tant la polyphonie est décomposée. L’intelligence musicale de Gielen réjouit quand bien même on n’adhère pas à sa conception extrême.

En conclusion, l’équilibre magistral de la version de 1999 s’impose (Hänssler Classic). La lecture de 2013 est passionnante, mais à déconseiller en première écoute. L’interprétation de 1971 arrive en dernier choix.

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Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 6 (captations de 1971 et 2013). Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden et Fribourg, Michael Gielen, direction. 3 CD SWR Classic. Enregistrés au Hans-Rosbaud Studio de Baden-Baden, en mai 1971 et, en concert, au Groβes Festspielhaus de Salzbourg, en juillet 2013. Notice en anglais et en allemand. Durée totale : 172:41

 
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  • Michel LONCIN

    Je ne le dirai JAMAIS ASSEZ : toute interprétation de la 6ème Symphonie de Gustav Mahler avec l’inversion des mouvements centraux (Andante avant Scherzo) est à BANNIR A JAMAIS … quelque soient la maîtrise du chef et la qualité de l’orchestre !!! C’est un non sens musical et une hérésie qui s’est imposée depuis une bonne vingtaine d’années !!! Cette mode, on la « doit » à deux « hommes d’affaire » étatsuniens (comme par hasard !), Jerry Bruck et Gilbert Kaplan, ce dernier, ULTRA milliardaire qui, à ce titre, a pu se payer le « luxe » de diriger maintes fois la 2ème Symphonie et d’acquérir sa partition originale (il est décédé en 2016) … Et désormais, il semble bien que la plupart des directeurs musicaux y succombent … Une récente exception : l’interprétation de Téodor Currentzis à la tête de « MusicAternae » …
    Et cependant, l’ordre normal (Scherzo puis Andante), que Mahler, hésitant lui-même, a rétabli lors de la dernière fois qu’il a interprété cette symphonie en janvier 1907 à Vienne et en a fait part à Wilhelm Mengelberg se justifie notamment par :

    1° le fait que, formellement parlant, il est nécessaire de faire « contre-poids » avec l’immense Finale (qui dure 30 minutes) par un premier « bloc » Allegro-Scherzo (35 minutes) que suit la bienheureuse SUSPENSION de l’Andante (17 minutes) ;
    2° le sens de l’œuvre est modifié du tout au tout (on peut même dire VIOLE !) si on adopte l’ordre inversé : dans ce cas, l’Andante suivant l’Allegro introduit une trêve « heureuse » contradictoire avec la volonté « Tragique » de la symphonie … Par contre, faire suivre l’Andante APRÈS le Scherzo et avant le Finale symbolise une « Suspension » (dans le sens de la perspective analysée par Adorno) dans cette même volonté « Tragique » de Mahler …
    3° le Scherzo représente en quelque sorte une variation en développement de l’Allegro initial … Faire se succéder l’Andante à l’Allegro rompt définitivement cette savante (et inédite) structure formelle ;
    4° l’Allegro initial et le Scherzo utilise des tonalités identiques en leur « clé » originelle comme en leur épisode « secondaire » : La mineur et Fa Majeur (pour le « thème d’Alma » de l’Allegro et le 1er Trio du Scherzo) … Comme ensuite, en la reprise du « thème d’Alma et le 2d Trio du Scherzo, tous deux en Ré Majeur … La symétrie tonale est frappante (et DÉCISIVE !) ;
    5° l’Allegro initial se termine en La Majeur … avec une prédominance TRÈS marquée de la 6te ajoutée « Fa dièse » … La succession du Scherzo en La mineur est donc indispensable tandis que le Mi bémol Majeur de l’Andante présente une tonalité extrêmement éloignée (et dissonante) ;
    6° le début du Final en Ut mineur (comme le début de sa Réexposition) s’inscrivent en tant que relatif mineur de la tonalité de Mi bémol Majeur de l’Andante ;
    7° faire se succéder le Scherzo en La mineur par le Finale en La mineur (après les premières mesures de l’arche introductive en Ut mineur) représente un « double emploi … une redondance … une maladresse ;

    Conformément à la logique tonale, l’arche introductive du Finale, commençant par un accord altéré do-mi bémol-fa dièse-la bémol en Ut mineur, ton relatif de Mi bémol Majeur et « résumant » en quelque sorte la démarche tonale du mouvement, d’Ut mineur à la mineur, s’enchaîne au mieux avec l’Andante en Mi bémol Majeur !!!

    Que Michael Gielen, grand chef mahlérien, ait succombé à cette déplorable « mode » est REGRETTABLE !!!

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