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Les Concerts d’automne à Tours : un voyage spatio-temporel

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Tours. Grand Théâtre. 11-13-X-2019.
Gala Mozart & friends : Symphonie Hob.I : 84 de Joseph Haydn (1732-1809), Concerto pour piano Forte n° 17 de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) et extraits d’opéras (La Clemenza di Tito , Les Nozze di Figaro, Il Re Pastore et airs de concerts). Karina Gauvin, Soprano ; Justin Taylor : Pianoforte. Le concert de la loge, direction et violon, Julien Chauvin
Concert dans le noir : Sonates pour piano et violon et Fantaisie n°3 en ré mineur de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) et Sonatine pour violon et piano n°3 en ré majeur de Franz Schubert (1797-1828). Julien Chauvin, violon et Justin Taylor, pianoforte
Il Trionfo del Tempo e del Disinganno: Oratorio en deux partie de Georg Friedrich Haendel (1821-1910). Avec : Ana Maria Lubin, Soprano ; Anna Bonitatibus, Mezzo-Soprano ; Carlo Vistoli, Contre-Ténor ; Victor Sicard, Baryton. Ensemble Les Accents, direction et violon de Thibault Noally
Los Pajaros perdidos : spectacle autour de chants traditionnels et baroques du Paraguay, du Venezuela, du Mexique et d’Argentine. Avec : Céline Scheen, soprano ; Vincenzo Capezzuto, Contralto ; Luciana Mancini, Mezzo-Soprano. L’Arpeggiata, direction et théorbe, Christina Pluhar

Le premier week-end du festival Concerts d’automne propose un voyage des salons du XVIIIᵉ siècle aux rivages d’Amérique du Sud en compagnie de , , , et .

Concert 3Une photographie des salons musicaux du XVIIIᵉ siècle. 

A la lecture du programme on est d’emblée frappé par quelques audaces. Ce n’est pas un récital de chant qui nous est proposé pas plus qu’une série de concertos et symphonies. C’est un mélange de prestations solistes où l’on n’hésite pas à couper en deux la Symphonie Hob.I 84 de afin d’ouvrir les deux parties du concert. Le Concerto pour pianoforte n° 17 de Mozart connaîtra par ailleurs le même sort pour laisser des temps de respiration à qui assurera la partie vocale avec des extraits d’opéras et des airs de concerts du génie autrichien. Quelle drôle d’idée ! Et pourtant, dès son entrée en scène, , avec un sens de la pédagogie inné, explique ses choix et la construction de son programme qui se veut une sorte de reconstitution des concerts de salons au XVIIIᵉ siècle où ce genre de pratiques était courante, la volonté de donner des œuvres intégrales étant d’apparition plutôt récente. Et il faut reconnaître que la reconstitution fonctionne plutôt bien, aidée par un dialogue permanent entre les artistes et les auditeurs, à chaque fois renseignés sur les partitions proposées.

On retrouve ce soir toutes les qualités du Concert de la loge, créé en 2015 par Julien Chauvin. Des attaques franches, des tempi très vifs et une rythmique survitaminée, sans oublier de belles couleurs et des contrastes qui apparaissent ce soir saisissants. Par le talent de l’ensemble et de son chef, Haydn (dont Julien Chauvin rappelle fort justement qu’il était à l’époque le plus connu) et Mozart s’éclairent l’un l’autre. Au caractère nonchalant et goguenard de la Symphonie n° 84 de Haydn succède les attaques franches, la vivacité et la légèreté de Mozart. L’utilisation rare d’un pianoforte, copie d’un instrument du facteur viennois Anton Walter de 1792, renouvelle l’écoute du mozartien le plus aguerri par ses sonorités cuivrées et perlées qui se noient dans la masse orchestrale. Il faut dire que ne cherche jamais à tirer la couverture malgré un jeu souple et raffiné où les notes semblent égrainées d’un souffle.

Entretemps on aura entendu le soprano fruité et capiteux de Karina Gauvin qui fait des merveilles dans Mozart. La voix a un peu perdu de sa vélocité et le premier air de concert choisi ce soir (voi avete un cor fedele) la pousse parfois dans ses retranchements par la vocalisation rapide qu’il exige. Pourtant, l’air de Vitellia de La Clemenza di Tito la retrouve en tragédienne souveraine, avec une attention aux mots et aux sous-textes remarquable. La voix est somptueuse avec ses graves abyssaux, ses aigus faciles et un legato velouté et simple qui convient parfaitement à Mozart. Pas d’esbroufe ici mais une recherche de caractérisation constante par des couleurs et des contrastes de puissance subtilement travaillés. L’air de la comtesse des Nozze di Figaro dit la douleur d’une femme trahie et le Non temer, amato bene subjugue par sa puissance évocatrice et l’éventail des passions qu’il balaye.

Un concert dans le noir pour une réflexion autour de l’écoute

Le lendemain matin, le festival présentait cette année une nouveauté. Julien Chauvin au violon et Justin Taylor au pianoforte proposent un petit concert d’une heure autour de sonates et fantaisies de Mozart et Schubert à un public masqué. Ce pourrait être un gadget ; ce fut une découverte ! Une expérience sensorielle inédite permettant d’échapper à toutes les distractions visuelles qui ne manquent pas dans nos salles.

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Masqué, le public ne voit pas les interprètes mais il ne voit pas non plus les spectateurs et leurs éventuelles turpitudes. Et pour cause … de turpitudes il n’y en a plus puisque masqué, le spectateur accrocs aux réseaux sociaux et photos sur le vif est contraint de garder ses mains sur ses genoux et d’écouter. Que se passe-t-il alors ? Une salle silencieuse, une qualité d’écoute assez exceptionnelle et allons même plus loin : à ne rien voir, on entend sans doute mieux et l’on est surpris de l’intimité qui peut se créer avec les artistes par le son, comme si l’absence de vue augmentait notre réceptivité aux phrases, aux sonorités, aux couleurs, aux erreurs aussi parfois.

Peu importe, les deux univers de Mozart et Schubert sont ici clairement complémentaires. A l’architecture classique et la vivacité de l’un répond la langueur et la plus sombre mélancolie de l’autre. On retrouve le pianoforte de la veille avec ses sonorités métalliques et limpides qui renouvellent l’écoute de Schubert peut-être encore davantage qu’il ne le fait de Mozart. Le violon de Julien Chauvin déploie de très belles couleurs automnales pour Schubert et retrouve ses attaques franches chez Mozart tandis que Justin Taylor module son phrasé avec beaucoup d’élégance et de virtuosité. Immanquablement, l’auditeur concentré sur le discours proposé et ses sonorités entrevoit des images et lâche prise avec le quotidien. N’est-ce pas ce que l’on attend de la musique ? Une expérience à répandre en tout état de cause, ne serait-ce que pour faire retrouver au public le plaisir d’une réelle qualité d’écoute que l’on est en train de progressivement perdre ! 

Il Trionfo della voce

Après un premier concert de salon, la deuxième soirée, plus classique, propose le fameux oratorio de Haendel Il Trionfo del tempo e del desinganno. On reste toutefois sur le même axe car les oratorios produits à Rome au début du XVIIIᵉ siècle étaient des opéras déguisés pour éviter la censure pontificale par le prisme de livrets édificateurs tirés de l’histoire sacrée. Des opéras d’églises ou de salons …

Il Trionfo del tempo e del desinganno est sans doute l’une des œuvres les plus célèbres de Haendel et propose de nombreux « tubes » dont le fameux Lascia la spina. Bien qu’allégorique, l’histoire est simple : la Beauté a juré fidélité au Plaisir mais elle est bientôt rappelée à l’ordre par le Temps et par la Désillusion qui lui tendent le miroir de la vérité.

A la tête du jeune ensemble , choisit l’économie de moyens et la sobriété. La direction est minimaliste, parfois légèrement empesée et les attaques ne sont pas toujours nettes. Toutefois, l’orchestre dispense de belles couleurs et les variations proposées pour le Lascia la spina se révèlent payantes mais ce soir, ce sera le triomphe des voix.

Il faut quatre grands chanteurs pour interpréter ces figures et les pièges tendus par la partition. Trois d’entre eux proviennent du Jardin des voix de , pépinière de jeunes talents dont les qualités se confirment ce soir. confère une grande fraîcheur à sa Beauté. Une voix claire, des aigus faciles et bien projetés, des vocalises nettes lui permettent d’assurer la virtuosité du rôle sans négliger l’intériorité du sublime final, d’une résignation murmurée, qui chavire le public.

Le contre-ténor expose un timbre singulier, plus sombre qu’à l’accoutumée avec des graves et un medium très assurés. On est loin des contre-ténors d’église et l’interprétation, techniquement irréprochable, recèle des couleurs et un travail sur l’émission qui imposent de beaux silences dans la salle.

a pour lui un charisme indéniable et son chant mordant confère au Temps une force impressionnante. N’ayant pas peur du sur-jeu, le baryton dispose par ailleurs d’un très beau timbre et d’une diction impeccable qui donnent à cette prestation une évidente théâtralité.

A leurs côtés, explose en Plaisir, notamment dans les deux points d’acmé de la partition. Le timbre mordoré est superbe, la virtuosité sans faille, la musicalité et la sensibilité évidentes. Elle empoigne le Un pensiero nemico di pace telle une rockstar déchaînée se laissant galvanisé physiquement par la virtuosité de la partition. A l’inverse, le Lascia la spina, tout en intériorité, expose des couleurs bouleversantes et un phrasé particulièrement travaillé qui ne cesse de surprendre malgré le caractère rebattu du morceau. Une prestation marquante pour une artiste attachante.

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Les paradis perdus de ou l’empire des sens

Le concert du dimanche est l’occasion de prendre le large pour une découverte de chants traditionnels d’Amérique du sud sur instruments baroques anciens.

Partant du postulat que les instruments à cordes pincées que l’on trouve en Amérique du Sud sont les descendants de ceux qui ont été apportés sur le continent par les conquistadores espagnols, a souhaité faire une incursion dans ces répertoires traditionnels avec son ensemble, habituellement destiné à jouer de la musique baroque. Elle en avait fait un disque (Los pajaros perdidos) dont on retrouve l’esprit en cet après-midi tourangeau, même si les chants choisis diffèrent souvent.

Ils sont en tout cas défendus à tour de rôle et avec beaucoup de panache et d’engagement par trois chanteurs protéiformes qui n’hésitent pas à donner de leur personne au milieu d’un cercle de solistes plus étourdissants les uns que les autres, installés en cercle dans une scénographie qui rappelle les veillées autour du feu de camp.

L’on est d’ailleurs dans un premier temps frappés par les sonorités qui peuvent se dégager d’une guitare baroque, des percussions ou du psaltérion élégiaque. Un éveil des sens irrigue la salle à chaque numéro, nous faisant découvrir la variété des répertoires du continent sud-américain comme le joropo, le pajarillo ou le golpe. Évidemment, la sensualité dévastatrice de emporte la mise tant ce répertoire semble faire partie de son ADN. La voix enfumée, le phrasé, le jeu de scène, tout concourt ici au voyage. Elle trouve une belle complémentarité avec la voix singulière de qui envoûte par sa juvénilité et sa clarté mais aussi par la suavité de son chant. doit quant à elle conquérir ce répertoire et y parvient franchement dans des lamento d’une grande intensité ou les modulations de sa voix font merveille.

Les golpe enflamment particulièrement le public – notamment par les talents de danseur de – qui en redemande dans une atmosphère fiévreuse. Les artistes, tous enthousiastes, engagés et complices semblent ravis de partager ce moment avec le public.

Au terme du voyage, on peut s’interroger sur ce que peuvent représenter de tels concerts. Car en se déplaçant en masse écouter de la musique sud-américaine, le public n’en a pas moins entendu des instruments baroques et une voix de soprano classique. Et si Christina Pluhar et son ensemble était en train de conquérir un nouveau public ?

 

Crédits photographiques : © Remi Angeli

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Tours. Grand Théâtre. 11-13-X-2019.
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Concert dans le noir : Sonates pour piano et violon et Fantaisie n°3 en ré mineur de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) et Sonatine pour violon et piano n°3 en ré majeur de Franz Schubert (1797-1828). Julien Chauvin, violon et Justin Taylor, pianoforte
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Los Pajaros perdidos : spectacle autour de chants traditionnels et baroques du Paraguay, du Venezuela, du Mexique et d’Argentine. Avec : Céline Scheen, soprano ; Vincenzo Capezzuto, Contralto ; Luciana Mancini, Mezzo-Soprano. L’Arpeggiata, direction et théorbe, Christina Pluhar

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