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Les Mémoires de Marius Petipa décryptés

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Mémoires du maître de ballet des Théâtres impériaux Marius Petipa. Texte établi et présenté par Pascale Mélani, commentaires de Sergueï Konaïev et Pascale Mélani. Avant-propos de Dmitri Rodionov. Edition MSHA, Pessac. 2018

 

La chercheuse Pascale Mélani propose une nouvelle édition commentée des Mémoires de Petipa à partir du manuscrit d’origine. Agrémenté de très belles illustrations d’époque et d’extraits des documents originaux, cet ouvrage passionnant éclaire le texte sous un nouveau jour.

C’est dans le cadre des programmes de recherche organisés à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Marius Petipa, célébré en 2018, que s’inscrit cette nouvelle édition des Mémoires. Pascale Mélani, spécialiste de la Russie et maître de conférence à l’Université Michel de Montaigne, s’est attaquée à la réédition des Mémoires du maître de ballet des Théâtres impériaux de en une version critique, avec l’aide de plusieurs chercheurs russes et notamment Sergueï Konaïev.

D’une grande qualité et clarté, cette réédition se divise en trois temps : une première partie issue de la traduction en français de l’édition originale russe de 1906 (confrontée à l’édition de 1971), la deuxième partie retranscrite du manuscrit original de Petipa, puis une troisième partie qui reproduit le fac simile du manuscrit. Enfin, un index des titres et des noms des personnes permet facilement de se repérer dans l’ouvrage, agrémenté de nombreuses illustrations, documents d’époque et reproductions.

La vie riche en aventures et épisodes rocambolesques de se prête bien à l’exercice des mémoires. Son enfance dans une famille d’artistes, à Marseille puis Bruxelles, et les débuts de sa carrière de danseur et maître de ballet à Nantes, Bordeaux, puis Madrid, son départ pour Saint-Pétersbourg en 1847, sont dignes d’une trame de roman, bien que Petipa rappelle à plusieurs reprises la fiabilité de ses souvenirs.
Le genre littéraire des mémoires est toutefois toujours à mettre en perspective car, en dépit des allégations de vérité de son auteur, il se prête souvent à une réécriture de l’histoire, soit de manière involontaire en raison de la mémoire qui fait défaut, soit de manière délibérée pour léguer à la postérité une version avantageuse de sa propre existence.

À l’époque de l’écriture de ses Mémoires (1904), Petipa est un homme âgé de 86 ans, déchu de son piédestal à la fin de sa carrière et en désaccord profond avec le nouveau directeur des Théâtres impériaux, Vladimir Teliakovski. L’écriture des Mémoires constitue donc une démarche engagée où Petipa n’hésite pas à critiquer vertement Teliakovski, dont il condamne une politique qu’il considère comme injuste voire injurieuse à son égard. Sa liberté de ton ne laissa d’ailleurs pas de susciter des remous parmi les hauts dignitaires impériaux. À l’inverse de l’assertion de Petipa (« je me suis décidé à écrire mes mémoires dans lesquels je dis toute la vérité, ayant des témoins à l’appui »), ses Mémoires ne sont pas une œuvre d’objectivité mais cherchent à valoriser un bilan décrié, dans une logique d’autopromotion.
À cet égard, l’avant-propos de Pascale Mélani est très éclairant et explique l’intérêt de la démarche de confrontation méticuleuse des Mémoires aux sources documentaires. Celles-ci disqualifient les Mémoires comme source d’information fiable. L’appareil de notes étoffé met en lumière les écarts que Petipa s’autorise avec les faits.

Plusieurs détails frappent à la lecture du texte : sa brièveté (le manuscrit original en français comporte 87 pages dont 10 pages consacrées à la liste des ballets chorégraphiés par Petipa), la rapidité avec laquelle Petipa aborde ses créations majeures et la période d’apogée de sa carrière, la part importante qu’il consacre à des anecdotes et le caractère vindicatif de la dernière partie aux allures de règlement de compte. Cette humeur bougonne et conservatrice, parfois exaspérante (Petipa se moque des décors de Golovine, qui feront le succès de l’avant-garde des Ballets russes, et qualifie le peintre de « peintre de la décadence ») comporte aussi une dimension touchante car elle traduit la tristesse d’un vieil homme qui se sent attaqué, isolé et décrié dans la dernière partie de sa vie et craint que sa mémoire et celle de son œuvre ne tombent dans l’oubli.

Si Petipa fait revivre au fil de ses pages tout un monde d’artistes aux noms devenus légendaires, comme , Fanny Elssler, Carolina Rosati, Anna Pavlova, Marie Taglioni ou , l’on apprendra en revanche peu de choses sur la composition des grands ballets qui font la renommée du maître jusqu’à nos jours. La Belle au bois dormant, Le Lac des cygnes, Raymonda, Don Quichotte, La Bayadère, Casse-Noisette, pour ne citer que les plus connus, ne font l’objet que d’une simple liste sèche destinée à illustrer les succès de « dix-sept années mémorables » sous la direction d’Ivan Wsévolojsky. Si Petipa ne tarit pas d’éloges sur le regretté directeur, ce qui lui permet, en creux, de dénoncer les défauts de Teliakovsky, il n’évoque finalement qu’en quelques lignes ces années mémorables qui constituent l’apogée de sa carrière, sans dire un mot de sa collaboration avec les compositeurs de génie comme Tchaïkovsky.

Savante et bien documentée, cette édition se révèle en même temps accessible à un public plus large, en présentant de nombreux documents d’époque, portraits ou photographies des artistes et personnages célèbres qui ont jalonné la vie de Marius Petipa.

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Mémoires du maître de ballet des Théâtres impériaux Marius Petipa. Texte établi et présenté par Pascale Mélani, commentaires de Sergueï Konaïev et Pascale Mélani. Avant-propos de Dmitri Rodionov. Edition MSHA, Pessac. 2018

 
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