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Simon Trpčeski ou la grâce de la virtuosité

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Paris. Maison de la Radio. 17-XI-2019. Johannes Brahms (1833-1897) : Variations sur un thème de Robert Schumann op. 9. Franz Liszt (1811-1886) : Soirée de Vienne n° 5, n° 7 et n° 6. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Conte de la vieille grand’mère op. 31 ; Sonate pour piano n° 7 op. 83. Modeste Moussorgski (1839-1881) : Une nuit sur le mon chauve (révision de Nikolaï Rimski-Korsakov, transcription de Constantin Chernov). Simon Trpčeski, piano

Depuis les années 2000, le pianiste macédonien Simon Trpčeski est passé du statut de jeune prodige à celui de virtuose, au jeu à la fois profond et raffiné. Rare sur les scènes françaises, il eût été dommage de le manquer pour son passage à la Maison de la Radio.

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Cette formule banale qui pourrait s’appliquer à tous les grands interprètes, prend sens chez lui : le pianiste est totalement au service de la partition. Il semble avoir trouvé ce soir une dose juste d’intervention ou de présence, et ce, particulièrement chez Prokofiev. L’auditeur en ressort avec une forme de légèreté.

C’est un Brahms presque inattendu qui introduit le concert, dans ses Variations op. 9 sur un thème issu des Bunte Blätter de Robert Schumann. L’œuvre elle-même a ceci de particulier qu’elle est la rencontre, parsemée de références croisées, des styles et sensibilités du jeune Brahms et du couple d’amis si chers que forment Robert et Clara Schumann. donne une profondeur à cette œuvre assez difficile à cerner, non pas en soulignant les contrastes entre contemplation et effusion, non pas en offrant un Brahms capiteux, mais en lui laissant de son mystère. Avec une légèreté de toucher, des nuances piano si délicates, il se fait doux et recueilli dans le thème choral ou éblouissant de vivacité et ménageant parfois des progressions avec une intensité contenue (var. 6 et 9). C’est presque un tombeau pour Robert Schumann sombrant dans la folie. Cette légèreté prend un nouveau tour dans les extraits des Soirées de Vienne de . Cette série de paraphrases sur des thèmes de Franz Schubert poussent à son comble l’art de l’ornementation, d’un raffinement sans limite, particulièrement dans le délicieux Allegro strepitoso (n° 6). Parfois on esquisse un sourire, car c’est avec une forme de distance amusée face à sa posture de pianiste tout puissant, avec l’air de ne pas y toucher, que l’interprète déroule ses traits ébouriffants, alterne les variations et ménage ses effets (silences, rubatos…), tout en maintenant une conduite très claire de la musique. Le pianiste macédonien a la virtuosité gracieuse.

Le piano léger et souple laisse la place au piano percussif, rythmique et énergique de la musique russe. Cependant Les Contes de la vieille grand’mère, viennent tempérer le contraste. La pièce méconnue de Prokofiev, composée peu après l’arrivée du compositeur au États-Unis, se remémorant un folklore musical russe lointain, est ici flottante et énigmatique. Une transition bien trouvée avant l’époustouflante transcription pour piano d’Une nuit sur le Mont Chauve de Constantin Chernov, d’après l’orchestration de Rimski-Korsakov. Le pianiste parvient à dépasser l’évocation de la version orchestrale et la frustration qui en découle. Les séquences dramatiques sont traduites par une variété de nuances, de couleurs, d’articulations, et c’est tout un monde d’images qui s’ouvre à nous. Le geste fuse et le pianiste, en tension permanente, nous amène subtilement jusqu’au climax, avant le recueillement de la conclusion évoquant l’aube.

Mais ce n’est pas tout. revient à Prokofiev, qu’il connaît bien (voir aussi dans nos pages son concert en 2016 avec Susanna Mälki), et dont il a enregistré les Concertos n° 1 et 3 avec Vasily Petrenko. La spectaculaire Sonate n° 7 de Prokofiev sonne à nouveau juste dans sa compréhension de la partition et la présence de l’interprète. Il y a bien sûr le martèlement et la violence du premier mouvement, qui évoque les années de guerre en arrière plan de sa composition. Mais elles forment des saillies violentes entre des périodes qui dessinent un monde flottant, par la finesse du toucher déjà appréciée auparavant. Puis, il révèle toute la richesse du second mouvement dans son apparente simplicité lyrique (Andante caloroso est-il indiqué), les doigts au fond du clavier, peut-être pour la première fois du concert. Le célèbre Precipatato final dans sa prolifération pianistique et son énergie bondissante et rythmée, toujours sans débordement, achève d’enthousiasmer. Trois bis (un peu de Prokofiev encore) et le public peut ressortir ébloui, mais non écrasé d’admiration.

Crédits photographiques : © Lube Saveski

 

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