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Penser la musique en train de se faire par Nicolas Donin

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Un siècle d’écrits réflexifs sur la composition musicale. Anthologie d’auto-analyses, de Janáček à nos jours. Nicolas Donin éditeur, en collaboration avec Philippe Albèra, Miren Cales, Rémy Campos, Laurent Feneyrou, Martin Kaltenecker, Philippe Lalitte, Caël Navard. Genève : Droz/Haute école de musique de Genève. 717 pages. 2019

 

Qu’en est-il de l’inspiration ? Comment se manifeste-t-elle ? Quel cheminement le compositeur opère-t-il entre l’impulsion première et la réalisation de l’œuvre ? Ce sont autant de questions ouvertes et passionnantes sur le processus de la création musicale qui  sont abordées dans cet ouvrage d’envergure, à travers la pensée réflexive des compositeurs.  

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Après L’Analyse musicale, une pratique et son histoire (2009), un ouvrage qu’il cosigne avec Rémy Campos, Nicolas Donin, musicologue et chercheur très actif dans le domaine de la musique des XXe et XXIe siècles, s’intéresse cette fois aux auto-analyses des compositeurs, un domaine encore peu exploré de nos jours. L’ouvrage, « unique en son genre » prévient l’auteur, rassemble une trentaine d’écrits réflexifs, rares et souvent inédits, nécessitant la collaboration de huit traducteurs. Balayant plus d’un siècle de création sonore, de Janáček à nos jours, les écrits sont tous précédés d’une notice de présentation et d’un visuel renvoyant au manuscrit ou tapuscrit originels.

L’auto-analyse, qui semble avoir toujours existé, n’est cependant pas un genre défini, avec des règles établies et des attentes bien définies. Il s’agit d’une réflexion menée à différents niveaux par les compositeurs sur leur propre travail, qu’ils ont rédigée, sous la forme d’un journal personnel, d’entretiens, d’une réponse à une enquête, d’un ouvrage universitaire, ou simplement par appétence pour les textes introspectifs, tel celui de Janáček explicitant la genèse de sa cantate Amarus (« Comment les idées me tombèrent du ciel »), traduit du tchèque par Lenka et Václav Stransky.

C’est la diversité des approches et des domaines de la création (musique écrite mais aussi concrète, acousmatique, électronique, musique de cinéma, etc.) qui fait la richesse et l’intérêt toujours renouvelé du discours. L’attention est d’emblée retenue par le propos du compositeur et théoricien russe Leonid Leonidovitch Sabaneïev (1881-1968). S’intéressant à la phénoménologie du processus de création, il évoque « le flux des représentations sonores », inhérent, selon lui, au psychisme du musicien.  Dans son « journal de bord d’une croisière solitaire », de janvier à juin 1948, , quant à lui, raconte, à sa manière distante et hautaine, le cheminement sinueux et semé de trouvailles vers ses cinq Études de bruit. « Comment je travaille » s’interroge à son tour en 1951, mentionnant au départ de la création « une impulsion dont nous ne sommes pour ainsi dire pas responsable ».

L’inspiration, l’élan premier, est un sujet qui revient souvent sous la plume des créateurs. Il est au cœur des travaux du psychologue Julius Bahle, menant « la première enquête psychologique sur les processus de composition », de 1929 à 1939, à laquelle prennent part Krenek, Pfitzner, Schoenberg et Bahle lui-même. Pour , interrogé par Irène Deliège, l’inspiration a à voir avec l’émotion : « Nous ne savons pas ce qu’est l’inspiration, mais nous pouvons ressentir ses traces émotionnelles indissolublement mêlées à la pensée musicale ». Le Britannique Robert Saxton parle quant à lui de « détection », s’agissant de l’étincelle (la trouvaille) qui enclenche le processus d’élaboration de l’œuvre. Compositeur-chercheur, possédant une formation à la fois scientifique et musicale, l’Américain Roger Reynols s’intéresse lui aussi à l’impulsion de départ de sa pièce The Angel of Death et détaille ensuite, avec graphiques à l’appui et une scrupuleuse précision (l’exemple est unique au sein de l’anthologie), toutes les stratégies compositionnelles mises à l’œuvre dans cette partition pour piano, orchestre de chambre et électronique.

L’Américain Gerald Bennett nous plonge également dans les arcanes de son écriture dans « Journal d’une composition », où il dit avoir « consigner une aventure esthétique personnelle cruciale ». De façon moins technique mais avec une lucidité sidérante, explicite sa propre méthode de composition (une « auto-analyse de l’activité », dit-il) et envisage la possibilité de manier l’analyse (celle de Voi(rex)) à des fins créatrices, comme il le fait dans Apocalypsis. Passionnante également est la manière dont nous relate les étapes de la partition en train de s’écrire à travers son «  journal de la composition de Dans l’heure brève », détaillant jour après jour et durant une année pleine, le cheminement de sa pensée, les choix opérés, les obstacles franchis et les enseignements tirés : « Je m’aperçois que je réutilise presque malgré moi des « formules » d’écriture de mes pièces précédentes […]». Extrait de sa thèse de doctorat en esthétique et science de l’art (« L’image sonore : regards sur la création musicale »), le passage qui reconstitue les étapes de sa partition est un des textes les plus éloquents de cette anthologie. Enfin le « Journal » de , dont on se délecte, ne serait-il pas l’exemple d’auto-(psych)analyse (ici consignée) qu’évoque Nicolas Donin dans sa présentation, rejoignant, après tours et détours, les enjeux de l’auto-analyse musicale, lorsque le compositeur nous raconte, à sa manière toujours distanciée, les affres de la création via la gestation lente et douloureuse de son concerto pour piano, A faded song.

Exigeant mais non moins accessible, au vu de la variété de ses niveaux de lecture, cet imposant volume rose passionnera tout lecteur motivé et désireux de se pencher sur le processus de la création, « une activité humaine » nous rappelle .

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Un siècle d’écrits réflexifs sur la composition musicale. Anthologie d’auto-analyses, de Janáček à nos jours. Nicolas Donin éditeur, en collaboration avec Philippe Albèra, Miren Cales, Rémy Campos, Laurent Feneyrou, Martin Kaltenecker, Philippe Lalitte, Caël Navard. Genève : Droz/Haute école de musique de Genève. 717 pages. 2019

 
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