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Le jour du Noël, ce 25 décembre, nous a quittés après une longue maladie, à l’âge de 84 ans. Il était l’un des ténors les plus appréciés du XXe siècle, en particulier dans les lieder, oratorios, cantates allemandes, mais aussi dans l’opéra, et également l’un des musiciens qui ont révolutionné notre regard sur les Passions de .

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naît en 1935 à Meissen, en Saxe, en Allemagne. Il grandit dans le village de Gauernitz, situé entre Dresde et Meissen. C’est dans ce dernier endroit que son père, auprès duquel il prend ses premières leçons, est professeur, chantre et organiste.

Soliste dans le chœur de la Croix de Dresde

À l’âge de huit ans, Peter Schreier entre dans la classe préparatoire du célèbre Dresdner Kreuzchor (littéralement « chœur de la Croix de Dresde »), un ensemble choral de garçons de l’église Sainte-Croix de Dresde, fondée plus de six siècles auparavant. Il commence comme soprano mais on découvre rapidement que la tessiture de sa voix convient mieux pour les contraltos. Il fait sa première apparition à l’opéra dans le rôle de l’un des trois garçons dans La Flûte enchantée de Mozart en 1944, ce qui l’amène à envisager une carrière musicale. L’année suivante, et quelques mois seulement après les bombardements de Dresde, il intègre l’internat de cette formation qui venait d’être rétablie après les horreurs de la guerre. Ayant été repéré par Rudolf Mauersberger, chef de cette phalange et compositeur, il y devient le premier soliste alto, se voyant confier de nombreux solos et créant des partitions adaptées à sa voix. À ce titre, il se produit également sur quelques-uns parmi les premiers microsillons allemands de cantates de Bach parus chez Das Alte Werk (1948-1951), et il tourne avec la chorale, entre autres destinations, en France, en Scandinavie et au Luxembourg.

Peter Schreier a seize ans lorsque sa voix mue et devient celle d’un ténor. Après avoir décidé de devenir chanteur professionnel, il reste avec le chœur et prend, dans les années 1954-1956, des cours de chant privés avec le chanteur et pédagogue leipzigois Fritz Polster, tout en travaillant aussi comme membre du Chœur de la Radio de Leipzig. En 1956, il entre au Conservatoire supérieur de musique Carl Maria von Weber de Dresde où son professeur est Hermann Winkler. Schreier y perfectionne son chant, ainsi que la direction chorale et orchestrale. Il étudie également à l’école de formation de l’Opéra d’État de Dresde. Il est diplômé du conservatoire en 1959 et rejoint la compagnie de ladite maison d’opéra en tant que ténor lyrique.

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Carrière opératique

En août 1959, Peter Schreier fait sa première apparition scénique professionnelle, dans le petit rôle du Premier prisonnier dans Fidelio de Ludwig van Beethoven. Au cours de ces années, il entreprend une tournée de concerts en Inde et au Mali. Il chante à l’Opéra d’État de Berlin et, en 1963, il signe un contrat avec cette institution, devenant ténor principal. Originaire de République démocratique allemande, il fait de multiples apparitions en Union soviétique et dans d’autres pays du bloc de l’Est. Parallèlement, il se produit en Occident : au festival de Bayreuth en Allemagne de l’Ouest (1963), à l’Opéra d’État de Vienne (1966) et au festival de Salzbourg en Autriche (aussi en 1967, et où il reviendra chaque année pendant vingt-cinq ans), à Londres (débuts en 1966), au Met de New York (1968), à La Scala de Milan et au Théâtre Colón de Buenos Aires (1969). Il chante non seulement dans Beethoven, Mozart et Wagner, mais aussi dans Rossini, Verdi, Tchaïkovski, et même Dessau, son contemporain, pour n’en évoquer que quelques-uns.

Peter Schreier – Songs & Arias
Interprète exemplaire des lieder

En plus de sa carrière à l’opéra, Peter Schreier chante beaucoup de lieder du répertoire allemand. Son legs discographique – publié, entre autres, par Eterna, Eurodisc, puis par Berlin Classics et Philips – comprend, en grande partie, le répertoire s’étendant des mélodies de Mozart, qui constituent un exquis mélange doux et piquant, jusqu’au Chant de la terre de Mahler. Accordant une prime importance au sens du texte, le ténor est apprécié principalement pour une expressivité vive et impressionnante de souplesse. Emplies de théâtralité, ses prestations ne manquent pas de séduire par une intelligence musicale hors norme et par un timbre lumineux et radieux, dénué de ce vibrato intense qui suivra dans les dernières années de sa carrière. Si nous sommes saisis par ses enregistrements, effectués déjà dans les années 1960, de mélodies de Mozart et de Beethoven, c’est aux Schubert et Schumann gravés ultérieurement que nous revenons le plus souvent. Sa lecture (en compagnie de Norman Shetler au piano) des Amours du poète op. 48 de , plus méditative que celle donnée par Fritz Wunderlich, s’imprègne d’une atmosphère hypnotisante par son caractère mélancolique. Le sommet de l’art de Peter Schreier est atteint dans les années 1980. C’est alors qu’il signe, avec , la fameuse interprétation du Voyage d’hiver de , pour laquelle les tempos d’une lenteur tantôt funèbre, tantôt désespérante, soutiennent des phrasés d’un dramatisme bouleversant servis par une diction exemplaire.

Peter Schreier sings Bach
L’Évangéliste

En 1970, Peter Schreier dirige pour la première fois un concert avec la . À partir de ce moment, il est l’un des principaux chefs se spécialisant dans les œuvres de Bach, Haydn et Mozart. Dans nos cœurs et nos mémoires, il restera avant tout l’Évangéliste dans la Passion selon saint Jean et la Passion selon saint Matthieu du Cantor de Leipzig dont il chante aussi, et régulièrement, les cantates et autres œuvres chorales. Dans son hommage tout juste rendu au ténor sur les réseaux sociaux, rappelle que « dans les deux Passions, sa manière sans manières volait directement de la Bible au cœur, animée comme un film et pourtant dépourvue de la moindre séduction. Violente et belle comme une tragédie. Forte personnalité arrimée à la tradition, il avait aussi la faculté de franchir les frontières, aussi convaincant chez les Anciens que chez les Modernes. Son Bach avec Karajan n’est pas moins saisissant que son Mozart avec Harnoncourt, son Freischütz avec ou son terrible Winterreise avec . Il était et restera le modèle de la parole chantée. […] Quelle Passion selon saint Jean porte mieux la croix sur son dos ? L’enregistrement qu’il chante et dirige avec la ne veut pas nous consoler. Il nous transporte sur le Golgotha et nous prend à témoin. Il nous rappelle ce que dit le sacrifice. »

Or c’est en 1988 que Philips publie un double disque de la Passion selon saint Jean qui demeure la référence du répertoire autant qu’une rare alternative moderne aux interprétations historiquement informées. Cette combinaison de la prise de rôle de l’évangéliste et de la direction musicale semble totalement naturelle. Comme l’avait résumé notre collègue, la « réunion de ces deux tâches, pour écrasante qu’elle soit, est parfaitement logique car c’est l’évangéliste qui, par le débit de ses interventions, détermine en grande partie le choix du tempo dans le choral qui suit ». Loin de ces lectures à petit effectif populaires de nos jours, Schreier se sert d’un ensemble vocal d’une cinquantaine de chanteurs et d’un orchestre fourni. C’est une expérience impressionnante d’entendre le chef-ténor nous livrer une interprétation vibrante de zèle et d’amertume, visionnaire et audacieuse, chauffée à blanc, sévère et intense, mais aussi baignée de légèreté dans les pianissimi.

Peter Schreier met fin à sa carrière en 2005 après avoir dirigé tout en chantant le rôle de l’Évangéliste dans l’Oratorio de Noël de Bach. Au cours de sa carrière, il reçoit de nombreux honneurs, dont la prestigieuse médaille d’argent Mozart décernée par la Fondation internationale Mozarteum de Salzbourg, et il fait publier deux livres : Aus meiner Sicht: Gedanken und Erinnerungen (édité par Zsolnay-Verlag, Hambourg-Vienne, 1983) et Im Rückspiegel (Vienne, édité par Steinbauer, 2005).

Crédits photographiques : © www.bach-cantatas.com

 

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