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Brundibár, impressions musicales et discographie non exhaustive

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Brundibár de Hans Krása (1899-1944) est une œuvre pour les enfants, destinée à n’être chantée que par des enfants. Les conditions de sa création ont pourtant été terribles. En partant de celles-ci et aboutissant aux productions contemporaines, ResMusica raconte la vie d’un opéra, de sa naissance jusqu’aux difficultés actuelles de montage, de traduction ou d’adaptation. Un voyage sur 80 ans. Pour accéder au dossier complet : Brundibár de Hans Krása

 

Il n’est pas si facile de se faire une idée des options de Hans Krása concernant la musique de Brundibár. En effet, le fait qu’il y ait eu différentes orchestrations du compositeur lui-même, en fonction des circonstances, puis sa disparition précoce, semblent avoir autorisé chacun à y aller de sa propre version, sans parfois clairement l’indiquer.

Dans les années 1930,  était un tenant de la musique « moderne », mais il s’agissait cette fois d’un opéra pour enfants, de dimension réduite, et qui devait être facilement chantable par de jeunes interprètes. Aussi les mélodies sont-elles simples, agréables, dynamiques, et malgré quelques accents jazzy, plutôt inspirées du folklore tchèque. La tessiture reste dans la médiane, facile à couvrir pour de vertes voix. Des thèmes récurrents, plus légers que des leitmotivs au sens wagnérien, structurent l’ouvrage, et des dialogues parlés en rythment, sur environ un tiers du temps, des phrases musicales courtes, nerveuses, facilement chantables, et cependant très typées. Toute l’habileté réside à avoir laissé à l’orchestre, composé d’adultes, les originalités et les difficultés de la partition. Encore faut-il parvenir à démêler les véritables intentions du compositeur et les modifications qui ont été faites par d’autres.

Après quelques mesures d’introduction, un chœur d’enfant expose la situation, bientôt rejoint par les héros Pepiček et Aninka, sur un rythme plus ralenti et plus triste, et un thème qu’on entendra à plusieurs reprises. Cette façon de valoriser l’ensemble des jeunes participants, bien avant l’entrée scénique des écoliers qui s’opposeront au méchant de l’histoire, en fait une partition idéale pour motiver toute une classe de conservatoire… ou d’un orphelinat, là où l’œuvre a été créée ! La place du marché, qui se remplit peu à peu, est dépeinte par une marche joyeuse, et le glacier, le boucher et le crémier, c’est à dire les adultes, qui vantent leur marchandise, le font d’abord en parlant, ponctués par les interventions énergiques du chœur sur le thème de la marche précédente, qui deviennent plus insistantes quand il s’agit de réclamer du lait. Ce n’est qu’alors que le laitier se met à chanter, pour refuser, ce que confirme l’air du policier, qu’on imagine un peu boiteux : pas d’argent, pas de lait !

L’entrée de Brundibár est annoncée par une valse lente, dont le motif simpliste de six notes (ré fa la ré la fa, en ré majeur) répété à l’envi, dénonce la pauvreté de l’inspiration musicale, en même temps qu’elle évoque parfaitement la sonorité grêle d’un orgue de barbarie. Pour le concurrencer, Pepiček et Aninka entonnent à la suite deux chansons populaires, de couleur nationale, ce qui ne veut pas dire simpliste, le compositeur ayant gardé de hautes exigences artistiques. On entendra souvent par la suite le thème du second air. Mais la valse se fait de nouveau entendre, noyant les voix des enfants, qui se mettent à parler, ainsi que les adultes, jusqu’à ce que Brundibár se déchaîne dans un air formé de trois phrases identiques et d’une coda, qui décrit de façon saisissante la méchanceté pure du rôle-titre. Les enfants restent seuls dans la nuit, en mode mineur.

L’arrivée des animaux permet de définir de nouveaux leitmotivs particulièrement intéressants. Les accents radieux de la pépiante hirondelle (ou fauvette, ou moineau, selon les traductions) sur des triolets sont accompagnés de petits traits de flûte très évocateurs, tandis que les intonations en legato du chat décrivent à merveille ses étirements lascifs, et que les accents lourds du chien évoquent un gros molosse un peu nigaud. Ils promettent aux enfants de réunir dès le lendemain trois cent écoliers pour les aider. Une brève sérénade, composée à Terezín, c’est à dire déjà dans une troisième version du compositeur, relie l’acte I à l’acte II. Elle est basée sur le thème dédié à Pepiček et Aninka au tout début de l’œuvre, qui servira également à la marche triomphale du final.

Au matin, les trois animaux reviennent chercher Pepiček et Aninka et tous à l’unisson réveillent les enfants. Comme ceux-ci n’ont pas encore quitté leur demeure pour se rendre à l’école, ils ne paraissent pas sur scène, et ce sont les fenêtres des maisons qui répondent, ce qui est une jolie trouvaille poétique. Puis les écoliers sortent de chez eux sur un rythme de marche, et prennent fait et cause pour les héros, avec des doubles croches basées sur la répétition d’une seule note (en terme musical, un bourdon, souvent utilisé dans la musique populaire tchèque, mais aussi, en français, l’insecte bourdon se traduit par brundibár !). Celui-ci ne tarde pas à apparaître, sur le même thème que la fin du premier acte, les animaux pépient, miaulent et aboient pour l’empêcher de chanter. Il tente de les chasser, toujours sur les mêmes quelques notes, ce qui dénonce de nouveau sa médiocrité musicale, mais tous tiennent bon. Les enfants entonnent alors une superbe berceuse, dont la douceur contraste avec l’énergie et la vitalité du reste de l’ouvrage, et ils collectent alors l’argent nécessaire pour le lait.

La suite et fin est très rapide, le vol de la recette par Brundibár et l’attaque des animaux pour la récupérer sont uniquement parlés. Il n’est pas interdit d’y crier, miauler, aboyer, bien au contraire ! Tout se termine par un chœur victorieux, sur le thème dédié à Pepiček et Aninka. En découvrant une telle efficacité, un tel savoir faire, pour ce qui n’est  » que  » un opéra pour enfants, on ne peut s’empêcher de se demander de quoi  aurait été capable dans un répertoire opératique plus ambitieux, si on lui en avait laissé le temps…

Brundibar1Channel Classic,  enregistré en février 1993

Cet enregistrement semble le plus probe de l’ensemble de la discographie, tout d’abord parce qu’il est interprété dans la langue d’origine, mais aussi parce qu’il est dirigé par Joža Karas, musicien qui a consacré une partie de sa vie à l’histoire et à l’exhumation des œuvres composées à Terezín. On note pourtant que la deuxième chanson de Pepiček et Aninka n’y figure pas. D’après la notice d’accompagnement, l’orchestration est celle de Terezín,  » avec quelques modifications minimes  » (sic) et il est vrai qu’on entend avec délice l’utilisation originale qui est faite de l’accordéon ou de la trompette, c’est à dire les instruments que Hans Krása avait à disposition dans le ghetto. La distribution est entièrement enfantine, venue de Prague, et c’est tant mieux, car l’ouvrage perd une partie de sa fraîcheur interprété par des adultes, et tous chantent fort bien. Le CD est complété par un cycle de huit chansons populaires tchèques pour voix d’enfants accompagné par un quatuor à cordes, qui n’a rien à voir avec Terezín, mais qui est très agréable à entendre.

Brundibar2Christophorus, enregistré en décembre 1986

Autre CD honnête, celui de Christophorus, qui date de 1986, c’est à dire avant que l’ouvrage ne sorte de l’oubli. L’orchestration est due à une sœur bénédictine qui avait retrouvé quasi par hasard le matériel musical, et dont une partie éloignée de la famille et des connaissances avaient subi les horreurs nazies. Elle réalisa également une traduction allemande du livret, très différente de celle de la partition piano-chant. Le résultat est plutôt poétique, le choix de l’association d’une flûte, d’un xylophone et d’une mandoline pour la valse de Brundibár lui donnant un petit coté  » boite à musique « dont on se sert pour endormir les enfants, mais qui fait moins d’effet que l’accordéon de l’orchestration de Terezín. On note cependant de nombreuses coupures dans les parties purement orchestrales. Du point de vue vocal, on entend plus des adolescents que des enfants, avec des voix un peu trop blanches, et le caractère des animaux n’est pas assez marqué. Le CD est complété par l’hymne de Terezín, qui n’a de valeur que d’historique.

Brundibar3Naxos, enregistré en mai 2006

Cet enregistrement, bien que respectueux de la partition, souffre de deux défauts rédhibitoires. Tout d’abord, les solistes sont des adultes, ce qui retire une partie de sa candeur à l’ouvrage, ensuite, l’œuvre est chantée en anglais, lui donnant un petit air guindé, trop  » tea time « . D’une façon générale, Music of Remembrance, ensemble de musique classique basé à Seattle, dont le but est de trouver et de jouer la musique composée par les victimes de l’Holocauste, est un peu trop sérieux et manque de fantaisie dans son exécution, qui ne devrait être que grâce et spontanéité. La valse de Brundibár est cette fois confiée à une clarinette. L’un expliquant l’autre, on y entend à la suite six chansons pour soprano et clarinette composées par Lori Laitman (née en 1955) sur des poèmes écrits par des enfants déportés à Terezín, ainsi que l’ouverture pour petit orchestre de Hans Krása.

Brundibar4Jeunesses musicales internationales, enregistré entre 1993 et 1998

Les renseignements sont maigres en ce qui concerne ce coffret, paru semble-t-il en juin 2002, qui n’a pas de numéro de série, mais qu’on peut trouver sur Internet, souvent à un prix prohibitif. Il offre une intégrale chantée en tchèque par de très jolies voix, et se réclame du premier enregistrement de la version de Terezín en 1993, ce qui ne peut être qu’une question de jours avec la version Channel Classic primo citée. Comme celle-ci, d’ailleurs, la deuxième chanson de Pepiček et Aninka n’y figure pas. L’originalité se situe en l’ajout d’extraits d’autres productions données en Europe, chacune avec ses sensibilités particulières, en Allemagne en 1995, en France en 1998, en Suède en 1994, et en Italie. On adore, dans cette dernière, la façon dont les enfants sifflent et fredonnent à bouche fermée sur la valse de Brundibár, juste avant le moment où ils décident de chanter à leur tour.

Brundibar5Gallimard Jeunesse musique, enregistré en 1998

On change cette fois-ci complètement d’univers, puisqu’il s’agit d’un livre-CD pour enfants, enregistré à la suite des représentations de l’Opéra Bastille en avril 1997. La version fait en partie appel à l’adaptation française de , bien que tous les morceaux chantés le soient en tchèque, mais les passages parlés, en partie confiés à une narratrice, en partie aux protagonistes, sont dans l’une ou l’autre langue. L’orchestration est rutilante, avec notamment une utilisation des percussions comme on n’en avait jamais entendu dans les moutures précédentes. Le méchant Brundibár est interprété par un adulte, effrayant mais pas vraiment élégant, et nous tenons là, en particulier l’oiseau, les meilleurs animaux de la discographie. Les illustrations de Bertrand Bataille sont jolies et très colorées. Il y a largement de quoi séduire les adeptes de notre rubrique ResBambini !

Brundibar6EDA, enregistré en 1998

On trouve cette version un peu décevante, un peu trop sérieuse, qui manque de joie et d’énergie. Les enfants chantent en allemand, et le livret d’accompagnement n’est qu’en allemand, sans traduction. On préfère définitivement les versions tchèques, pour l’authenticité, et françaises, pour la compréhension. Un narrateur se superpose parfois à la musique pour expliquer l’action, ce qui est superflu. Un deuxième CD est consacré aux témoignages d’enfants survivants de Terezín, malheureusement réservé aux seuls germanophones.

nash-krasa-362x362Hyperion, enregistré en en juillet 2012

On a réservé pour la fin une sorte de curiosité, qui a obtenu en 2013 une clef ResMusica, c’est un CD qui regroupe des musiques de chambre composées à Terezin. Le Nash ensemble a alors commandé au compositeur David Matthews un arrangement purement instrumental de Brundibár. Pour savoir ce qu’en a pensé notre rédacteur en chef de l’époque, cliquez ici.

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Brundibár de Hans Krása (1899-1944) est une œuvre pour les enfants, destinée à n’être chantée que par des enfants. Les conditions de sa création ont pourtant été terribles. En partant de celles-ci et aboutissant aux productions contemporaines, ResMusica raconte la vie d’un opéra, de sa naissance jusqu’aux difficultés actuelles de montage, de traduction ou d’adaptation. Un voyage sur 80 ans. Pour accéder au dossier complet : Brundibár de Hans Krása

 
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