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Nancy : L’ordre règne sur Alcina’s Island

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 11-III-2020. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Alcina, opéra en trois actes sur un livret anonyme d’après « Alcina delusa da Ruggiero » d’Antonio Marchi. Mise en scène : Serena Sinigaglia. Décors : Edoardo Sanchi. Costumes : Katarina Vukcevic. Lumières : Alessandro Verazzi. Vidéo : Luca Scarzella. Avec : Kristina Mkhitaryan, Alcina ; Suzanne Jerosme, Morgana ; Kangmin Justin Kim, Ruggiero ; Beth Taylor, Bradamante ; Trystan Llŷr Griffiths, Oronte ; Leonard Bernad, Melisso ; Elisabeth Boudreault, Oberto. Orchestre Cappella Mediterranea ; direction musicale : Leonardo García Alarcón

Avec une distribution stylée et la direction allante et toujours en situation de , signe une Alcina qui conjugue réflexion et humour.

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Plus de vingt-et-un ans se sont écoulés depuis que la magicienne Alcina a fait sa dernière apparition à Nancy, en novembre 1998, sous la direction d’Hervé Niquet et avec Yvonne Kenny dans le rôle-titre. Mais cette fois, la metteuse en scène la voit plus en victime d’un état militaire dirigé par Melisso qu’en méchante sorcière attachée à faire le mal.

Durant l’ouverture, Melisso désigne l’objectif sur une mappemonde : l’île où Alcina et sa sœur Morgana conduisent une secte post-soixanthuitarde (costumes « fleuris » de Katarina Vukcevic) et s’adonnent à des expérimentations agronomiques sous une serre (décors d’Edoardo Sanchi). A l’aide des vidéos de Luca Scarzella, l’univers d’Alcina prend l’allure d’un paradis écologique et ses présumées victimes semblent ravies de leur sort entre danses, cigarettes illicites et amour libre. C’est d’ailleurs ce qui arrive à Ruggiero, envoyé pour détruire ce monde scandaleux et déviant, mais s‘y coulant avec délectation et en adoptant les codes. Melisso, la martiale Bradamante et leur armée viendront y mettre bon ordre en tentant de rappeler Ruggiero à ses devoirs (il finira par se taillader les veines), détruisant les plantations et tuant tous les habitants.

Avec au passage des allusions à la domination masculine sur les femmes, la confusion des genres ou la destruction de la planète par les incendies de forêt, l’urbanisation extensive et la pollution (durant évidemment l’air « Verdi prati » de Ruggiero), le message est plutôt pessimiste et parfois un tantinet naïf. En contrepoids, Serena Sinigaglia ménage, surtout en première partie, des scènes pleines d’humour et plus détendues. En accord avec la vocalité du rôle, elle fait de Morgana un personnage léger et inconséquent, accompagné de deux danseuses un peu folledingues, pour un « Tornami a vagheggiar » virevoltant et dansant à l’abattage assumé. De même, sous les yeux consternés de Bradamante, Ruggiero se met en caleçon avant de rejoindre son amante sous une tente estampillée « Love and Peace ». Craignant apparemment d’ennuyer, Serena Sinigaglia occupe ainsi quasi constamment l’espace scénique par des actions parallèles ; quelques moments de calme et de retenue supplémentaires auraient été les bienvenus. Les ballets sont traités en pantomime et la destruction du monde d’Alcina spectaculaire à souhait. Une mise en scène cohérente donc, à la direction d’acteurs précise, qui sait conquérir le public nancéien.

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En tête de distribution, est une Alcina de haut vol au timbre assez corsé, dotée d’une large palette expressive, aussi convaincante dans la fureur d’aigus à pleine voix que dans la douleur introspective de superbes sons filés. Concluant la première partie du spectacle, elle bouleverse dans son grand air « Ah, cor mio ! » dans un tempo lentissimo et au son raréfié. Chez la Morgana de Suzanne Jerosme, la voix très légère, le timbre un peu blanc et les aigus pas toujours en place retiennent moins l’attention d’emblée mais l’abattage conséquent, l’investissement scénique de la chanteuse et la constante dignité de ses déplorations en seconde partie emportent finalement l’adhésion. En Ruggiero, le contre-ténor fait montre d’une vocalisation libre et assurée, d’une grande sensibilité dans ses lamentos mais aussi d’un souffle parfois court et d’une projection naturellement moindre. Très convaincant dans « Di te mi rido », il réussit moins son « Sta nell’ircana » final, victime d’une fatigue perceptible.

Graves riches et sonores de vrai contralto, capable de vocalises staccato à l’agilité confondante tout comme de colorations désespérées, est une parfaite Bradamante en adéquation avec l’option masculinisée et guerrière de la mise en scène. Gêné par une tessiture un peu grave pour lui, l’Oronte de a néanmoins l’avantage d’un timbre fruité et d’un aigu gorgé de lumière. Avec sa silhouette adolescente et son sourire dans la voix, Élisabeth Boudreault marque le court rôle d’Oberto, ce qui est moins le cas du Melisso au timbre grêle et à l’émission brutale de Leonard Bernad.

La direction de apporte au spectacle une contribution essentielle. Toujours attentive aux chanteurs, alternativement alerte et dansante ou retenue, toujours en accord avec les situations dramatiques, elle fait avancer le spectacle sans aucun temps mort. La réorganisation des airs (par exemple, le « Vorrei vendicarmi » de Bradamante passe au premier acte), l’omission de certains da capo, le choix soigneux des tempos, tout vise à éviter l’ennui. Sur instruments anciens, la offre une réactivité et une homogénéité irréprochables ainsi qu’une variété de timbres dont la verdeur peut parfois surprendre ; l’éloquence envoûtante du violoncelle solo du « Si, son quella » d’Alcina s’y oppose au violon plus grinçant du « Ama, sospira de Morgana.

Crédit photographique :  (Alcina),  (Ruggiero) © Jean-Louis Fernandez pour l’Opéra national de Lorraine

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 11-III-2020. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Alcina, opéra en trois actes sur un livret anonyme d’après « Alcina delusa da Ruggiero » d’Antonio Marchi. Mise en scène : Serena Sinigaglia. Décors : Edoardo Sanchi. Costumes : Katarina Vukcevic. Lumières : Alessandro Verazzi. Vidéo : Luca Scarzella. Avec : Kristina Mkhitaryan, Alcina ; Suzanne Jerosme, Morgana ; Kangmin Justin Kim, Ruggiero ; Beth Taylor, Bradamante ; Trystan Llŷr Griffiths, Oronte ; Leonard Bernad, Melisso ; Elisabeth Boudreault, Oberto. Orchestre Cappella Mediterranea ; direction musicale : Leonardo García Alarcón

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