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Musiques pour des temps troublés

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Tous, nous n’avons d’abord pas pu y croire. Certains d’entre nous ont sans doute trouvé lors des premières fermetures d’institutions culturelles que c’était pousser la prudence un peu loin. Et il a fallu nous rendre à l’évidence : non, nous ne verrons pas ce concert tant attendu, non, cette nouvelle mise en scène prometteuse n’ira pas jusqu’à sa première.

Pour nous, spectateurs, la triste litanie de ces annulations en série et la privation de cette dimension essentielle de la musique qu’est le face à face entre spectateurs et artistes sont un motif de tristesse, dans un moment inédit où les arts ne semblent qu’une peccadille face aux malheurs du monde. L’art ne résoudra rien, et il faut d’abord sauver des vies ; mais pour qui ressent la privation des secours de l’art, ce manque ne fait que s’ajouter aux émotions tristes du temps.

Aucun mélomane ne peut être insensible aux inquiétudes des artistes, confrontés à une perte d’activité massive que peu de protections viennent atténuer – l’appel lancé par chez nos confrères de ForumOpéra en est l’exemple le plus éminent pour la France. Personne ne peut cependant dire qu’il s’agit d’une situation nouvelle : ce qui se passe aujourd’hui pour les artistes est à placer dans une continuité directe avec les longues années de conflit autour du statut des intermittents en France.

Les artistes du spectacle vivant ont été en quelque sorte des précurseurs de l’uberisation et de ses dérives ; la multiplication de structures très légères, favorisées par les structures de financement public, a commencé par les ensembles spécialisés, notamment baroques, pour s’étendre aujourd’hui aux orchestres symphoniques, des Siècles au Cercle de l’Harmonie. On comprend bien l’attractivité du modèle : de moindres coûts sociaux, une modularité qui permet d’enchaîner les programmes les plus divers, et la possibilité pour les chefs qui les créent d’adapter facilement les périodes d’activité de l’ensemble aux invitations extérieures qu’eux-mêmes reçoivent. En 2003, le public protestait devant les délégués des intermittents aux Chorégies d’Orange ou huait généreusement, au Théâtre des Champs-Élysées, quand un membre des Arts Florissants venait lui expliquer en quoi la réforme (Accords du 27 juin 2003) venait mettre en péril les équilibres financiers de l’ensemble : le filet de sécurité que représentait et que représente encore le statut d’intermittent du spectacle n’est certes pas fait pour servir de financement indirect au monde de la culture, mais en l’absence de politiques courageuses pour développer l’emploi artistique dans des conditions enfin dignes, c’était mieux que rien.

Et après ? Bien malin qui peut deviner comment nos institutions musicales préférées rouvriront leurs portes. Le festival de Verbier, supposé commencer le 17 juillet, est d’ores et déjà annulé, tout comme le festival de Bayreuth qui devait démarrer le 25 juillet. D’ici là, combien de carrières auront été brisées par la précarité, combien de ces associations qui diffusent la culture, dans des lieux où les grandes institutions ne vont pas, auront dû céder devant les difficultés, combien même de ces grandes institutions devront revoir à la baisse leurs ambitions ! Là même où les subventions publiques garantissent une certaine stabilité, les effets de la crise économique à venir se feront sentir, et les artistes précaires – soit la quasi-totalité de ceux que nous voyons tous les jours sur scène – ne récupéreront qu’une fraction de ce qu’ils ont perdu. Il y aura bien un moment où, après ces douloureuses adaptations, on en reviendra au business as usual. On pourra sans doute pousser un ouf de soulagement, mais il faudra aussi tirer les conséquences de ce que la crise aura révélé. Qu’on appelle cela précarité ou flexibilité, aucun artiste n’a mérité de servir de variable d’ajustement à une crise globale. Voilà ce que la crise nous révèle pour le monde du spectacle vivant : il est temps de protéger nos artistes.

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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