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Griserie, transes et suffocations au programme de la Cinquième symphonie de Beethoven par Currentzis

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n° 5. MusicAeterna Orchestra ; direction : Teodor Currentzis. 1 CD Sony Classical. Enregistré au Wiener Konzerthaus de Vienne, entre juillet et août 2018. Notice en français, anglais et allemand. Durée : 30:36

 

Le premier jalon de l’intégrale des symphonies de Beethoven par Currentzis ne peut laisser indifférent. Le jusqu’au-boutisme de l’interprétation fascine autant qu’il interpelle quant aux limites d’une conception aussi personnelle.

Beethoven 5 Currentzis SonyDans le livret du disque, explique la dimension révolutionnaire de la Symphonie n° 5, occultée par les acquis du post-romantisme et du XXᵉ siècle. Il se propose donc de faire peau neuve car « la première règle est d’oublier autant que possible ce qu’on tenait pour acquis et de remettre en question des habitudes d’interprétation soi-disant non négociables. Ainsi, quitte-t-on le luxueux sarcophage de la tradition pour rejoindre l’espace désertique de notre propre intuition ». Soit. On l’en félicite. On lui souhaite d’avoir lu les deux ouvrages Le Discours musical et plus encore La Parole musicale d’Harnoncourt et d’avoir écouté les versions sous la baguette du même Harnoncourt (Teldec), mais aussi d’Hogwood (Oiseau-Lyre), Van Immerseel (Alpha Classic), Brüggen, Gardiner (Decca), Norrington (Warner Classics), Dausgaard (Simax) et Antonini (Sony), sans oublier quelques « pharaons » – Busch, Toscanini et Cantelli, entre autres – peu suspects d’avoir « romantisé » Beethoven.

Quels sont les choix instrumentaux de Currentzis ? Il fait appel à 22 violons, 8 alti, 8 violoncelles et 6 contrebasses. Une masse plus que consistante et dont la projection rythmique et sonore repose sur les basses. La comparaison est édifiante avec les « baroqueux », eux aussi peu traditionnalistes par nature. Ainsi l’orchestre d’Hogwood fait appel à 16 violons, 4 alti, 4 violoncelles, 2 contrebasses et celui d’Immerseel à 11 violons, 5 alti, 4 violoncelles et 3 contrebasses. Il ne suffit donc pas de jouer sur des instruments à cordes en boyaux, des timbales en peau, des vents anciens pour retrouver l’esprit « historiquement informé » et révolutionnaire de la création de la symphonie, le 22 décembre 1808. Currentzis fait peau neuve en utilisant les effectifs de Rattle avec Vienne (Warner Classics) et Abbado avec Berlin (DG), lesquels utilisèrent l’édition Urtext de Jonathan Del Mar, qui fait autorité.

Le spectacle auquel nous convie est, tout d’abord, d’une vitalité époustouflante. Currentzis goûte avant tout la recherche sonoriste, s’appuyant sur l’engagement et la virtuosité des musiciens. Ceux-ci ne se privent pas de “surjouer” (les basses notamment) profitant d’une prise de son multimicros, qui permet d’entendre et de manière peu réaliste, jusqu’au bruit des clés des bois de la petite harmonie. Les sonorités râpeuses, les dynamiques des cuivres et timbales régalent l’audiophile tout autant que le mélomane admire la sûreté de la mise en place. Les idées coulent à profusion : fluctuations internes dans les phrasés longs des violons, décomposition de l’orchestre en petits ensembles, à la manière d’un concerto grosso… Currentzis éclaire jusqu’aux silences, quand il ne pousse pas les archets à restituer le maximum de tanin.

Dans le second mouvement, Andante con moto, cors et trompettes possèdent une saveur réjouissante, mettant à l’écart des bois sans vraies personnalités. Il est vrai que les tempi tenus ne laissent guère le temps de polir les couleurs déjà saturées. Chaque phrase, et cela épuise, est vécue comme un événement, à la limite de l’outrance. À occuper ainsi tout l’espace et à ne laisser que très peu de respiration, Currentzis étouffe les phrases. Le motif fugué de l’Allegro est pris, aux basses, à l’extrême limite du tempo. C’est une démonstration d’orchestre et les timbales qui assurent un rôle quasi-concertant ont fort à faire. Au fil des mouvements, Currentzis enferme les pupitres dans un schéma dynamique et rythmique intangible, ce qui conduit à d’inévitables duretés dans les cordes. Dans le final, l’apparition pour la première fois depuis le début de l’œuvre, de nouveaux « arrivants » (petite flûte, contrebasson et trois trombones) passe presque inaperçue. Pourtant, grâce à ces instruments de « plein air », l’œuvre devrait se projeter symboliquement hors de la salle de concert. C’est l’idée même de liberté sonore – pour le moins révolutionnaire en 1808 – qui se révèle en contradiction avec la raideur ressentie et le jusqu’au-boutisme de l’interprétation. On attend avec curiosité, les prochains volumes de cette intégrale.

 

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n° 5. MusicAeterna Orchestra ; direction : Teodor Currentzis. 1 CD Sony Classical. Enregistré au Wiener Konzerthaus de Vienne, entre juillet et août 2018. Notice en français, anglais et allemand. Durée : 30:36

 
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