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L’orgue et le cinéma, une vieille histoire d’amour

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Lorsque l’on regarde de près tout ce qui a rapproché l’orgue et le cinéma depuis ses débuts, le vertige est intense, tant les angles d’approche sont nombreux. L’usage de l’orgue, instrument imposant, mystérieux et suggestif, reste très diversifié, depuis la sonorisation des films muets, sa place comme acteur au sein même de scénarios, jusqu’aux multiples retours que lui offre le cinéma dans la connaissance même de sa structure et des artistes qui s’y rattachent.

L’orgue, instrument de sonorisation du cinéma muet

les-actualites-clou-du-spectacle-au-gaumont-palace-demandez-le-promenoir,M115519Avant même la naissance du cinéma, le concept d’associer son et image existait en France. Quelques projections de lanternistes dès la fin du XIXᵉ siècle étaient commentées musicalement au piano. Lors de l’exposition universelle de 1900, un grand orgue Cavaillé-Coll Mutin, prévu pour le conservatoire de Moscou et installé en démonstration, servit à sonoriser les tout premiers films des frères Lumière, dont la fameuse entrée du train en gare de La Ciotat (1895).

Peu à peu l’idée d’utiliser l’orgue, en remplacement d’un piano trop menu ou d’un orchestre plus compliqué et coûteux à mettre en place, fit son chemin. Certains lieux où un orgue était déjà présent furent utilisés, ce fut le cas de divers édifices religieux ou certaines chapelles désaffectées. Avant même de se rapprocher du cinéma, l’orgue était présent dans certaines salles de concert ou d’opéra. A Paris, on pense aux salles Gaveau, Pleyel, au Théâtre des Champs-Elysées et à l’Opéra Garnier où déjà trônaient des instruments importants. Par la suite, avec l’apparition des premières grandes salles de cinéma, plusieurs orgues spécifiques furent installés pour accompagner les films et aussi en tant qu’instruments solistes pour les entractes ou les interludes des diverses parties d’une représentation. Le célèbre Gaumont Palace, riche de 6000 places fut doté d’un grand orgue Cavaillé-Coll en 1911. Par la suite, il fut remplacé par un orgue dit « de cinéma » en 1932, plus en harmonie avec les goûts musicaux de l’époque.

On vit alors l’éclosion de nombreux instruments de tailles diverses, adaptés aux lieux et de style bien différents des orgues liturgiques, mais construits sur les mêmes principes de base, avec des tuyaux. Peu à peu ces orgues se sont enrichis de différents accessoires pour les bruitages des films : percussions, sirène de bateau, klaxon, bruit de la mer, grêle, etc… La musique qui se pratique dès lors tourne autour de l’improvisation, seule solution souple et habile pour suivre à la lettre l’action du film et tenir le public en haleine d’un bout à l’autre.

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Dans les premières années, et à cause de l’attachement évident de l’orgue à l’église, les films religieux étaient privilégiés. Ce n’est que peu à peu que le répertoire des films s’est élargi. Pendant ce temps, les pays anglo-saxons, eux aussi, firent la part belle à cet instrument aux multiples possibilités. Les Anglais et les Américains firent preuve d’une avance technologique en matière d’électrification (Turbine pour les soufflets, transmission des notes et du tirage des jeux). Dès 1910, l’Anglais Robert Hope-Jones, émigré aux États-Unis, développa avec le constructeur Wurlitzer un nouveau concept : le « Unit organ » qui permettait, avec un nombre restreint de tuyaux d’obtenir par dédoublement d’octaves et autres astuces permises par la transmission électrique, de décupler les capacités sonores de l’instrument.

Par la suite, liés aux grandes fresques cinématographiques des années 20, les salles et les orgues s’agrandissent. On aboutit au « Unit orchestra », doté de tout ce qui permettait l’illustration musicale et les bruitages d’un film. On imagine les créations ainsi sonorisées des grandes pellicules de Cecil B. DeMille, Friedrich Wilhelm Murnau ou Fritz Lang. Pour impressionner le public, il fallait que ces instruments soient puissants, ce qui fut obtenu avec des pressions d’air bien plus importantes que pour les orgues d’église. Les trémolos furent développés en intensité, ce qui donnait cette ondulation du son si caractéristique des orgues de cinéma, immédiatement reconnaissable. Les tuyaux étaient intégrés de part et d’autre de l’écran dans des boites expressives qui permettaient de moduler le son en intensité. La console des claviers était mobile et souvent cantonnée dans la fosse. On a vu des systèmes d’ascenseur pouvant remonter la console depuis le sous-sol jusqu’au niveau de la scène. C’était l’une des attractions préférées du Gaumont Palace à Paris ou l’organiste Tommy Desserre, tout en jouant, apparaissait tout à coup sous le feu d’éclairages divers.

Avec l’arrivée du cinéma parlant, l’activité de l’orgue fut réservée aux entractes et aux intermèdes et se poursuivit de nombreuses années encore. L’orgue faisait bien partie du spectacle tant par ses sonorités que par la présentation d’une console de claviers imposante aux allures multicolores parfois d’un design délirant. Tout ceci marqua un large période depuis la naissance du cinéma jusqu’à l’extinction des grandes salles et la disparition progressive de ces instruments particuliers. Par chance, nombres d’entre eux ont été conservés, parfois déménagés pour leur offrir une nouvelle vie. Tous ces instruments étaient des orgues à tuyaux et n’avaient rien à voir avec les orgues électroniques qui verront le jour au début des années 60.

La place de l’orgue comme acteur dans le cinéma parlant

Un autre aspect de la place de l’orgue dans le cinéma mérite d’être remarqué. Par son côté fantastique, mystérieux, effrayant ou parfois tout simplement lié à des souvenirs bien précis dans nos mémoires collectives, il apparait comme un instrument « cinématogénique » par excellence !

unnamedCurieusement, l’orgue occupait déjà une place à l’image dans divers films muets dont le plus célèbre est Le fantôme de l’opéra de Rupert Julian (1925). Depuis cette époque, on notera plus d’une centaine de films où l’orgue intervient visuellement ou acoustiquement. Le Nautilus et le capitaine Némo aux claviers de son orgue sous-marin est une image marquante du roman de Jules Verne Vingt mille lieux sous les mers, plusieurs fois adapté à l’écran. Une autre illustration cinématographique de la nouvelle de Jules Verne Monsieur ré dièse et Mademoiselle mi bémol voit le jour en 1968 grâce à Jacques Trébouta et Robert Valey, « l’orgue fantastique ». On y voit Fernand Ledoux en vieil organiste aux claviers de l’orgue historique d’Ebersmunster en Alsace. L’arrivée d’un jeune organiste crée le trouble auprès des jeunes élèves du village.

On retrouve dans divers films quelques musiques emblématiques dont l’incontournable Toccata en ré mineur de Bach, connue de tous, ou d’autres parfois pour traduire des ambiances tragiques (Rollerball de Norman Jewison, 1975). Certaines musiques plus effrayantes, parfois composées ou improvisées pour la circonstance, prennent le pas sur l’image : les apparitions de Fantomas à la sortie de son ascenseur sur fond de grandes orgues à pleins poumons sont des réussites marquantes. On remarque aussi la présence récurrente de l’orgue dans les films de vampires (Dracula ou Frankenstein). Dans le film Un grand amour de Beethoven (1937) avec Harry Baur, la scène de l’église avec le mariage de Giulietta Guicciardi et le scandale causé par le jeune Beethoven éconduit est d’une grande intensité, grâce à une marche funèbre de sa composition (Sonate pour piano n° 12), qu’il joue fortissimo alors qu’il s’était glissé puis enfermé au grand orgue. Pour la circonstance, le réalisateur Abel Gance avait demandé à Marcel Dupré d’enregistrer la bande son, ce qui fut fait à l’orgue de Saint-Sulpice à Paris. Une version du film Dr Jekyll and Mr Hyde de 1931 utilise l’orgue pour amplifier le côté effrayant de certaines scènes.

1966 --- Jean Marais stars as Fantomas in the 1965 Andre Hunebelle film Fantomas se dechaine, or Fantomas Strikes Back. --- Image by © Sunset Boulevard/CorbisDans le film d’Alain Resnais L’année dernière à Marienbad (1961), c’est le compositeur Francis Seyring, élève de Messiaen, qui est mis à contribution pour une musique d’orgue, jouée à l’oratoire du Louvre à Paris par Marie-Louise Girod. Walt Disney mettra à profit le phénomène orgue, avec un petit instrument ouvragé joué par l’un des sept nains dans Snow White (1937). Plus près de nous, Pirate des Caraïbes (2003) s’intéresse à l’orgue pour l’ambiance sonore… Dernier exemple parmi tant d’autres, Un drôle de paroissien, film de Jean-Pierre Mocky (1963), avec Bourvil, où diverses scènes tournées dans des églises parisiennes mettent en scène l’orgue où apparait une caricature d’organiste des années 60 : une vieille dame avec un éternel chapeau orné…

L’orgue et le documentaire cinématographique

Un autre angle d’approche dans ce mariage qui réunit son et image est celui qui concerne ce que le cinéma apporte dans la connaissance du monde de l’orgue avec tous ceux qui l’ont fait vivre jusqu’à nos jours… Un film du réalisateur slovaque Stefan Uher (1964), au simple titre évocateur L’orgue, décrit durant la Seconde Guerre mondiale l’histoire d’un étranger qui se cache dans une église et qui, doué pour l’orgue, va bouleverser la vie d’une petite bourgade sous l’occupation.

Plus précisément, d’autres films s’attachent à un compositeur ou un orgue particuliers. Certains documents très rares et souvent fugaces nous montrent par exemple jouant aux anciens claviers de Notre-Dame de Paris au début des années 30. Un peu plus tard, c’est Marcel Dupré à Saint-Sulpice qui est filmé à sa console. Plus tard, des documents plus élaborés voient le jour et c’est ainsi que des cinéastes s’intéressent à de grands organistes : François Reichenbach filme à Saint-Séverin et à Saint-Eustache bénéficie des talents de Tomasz Cichawa. A l’étranger, de grands artistes font aussi l’objet de documentaires : Virgil Fox dans les années 60 et plus près de nous Cameron Carpenter, véritable phénomène tant par ses aptitudes de virtuose que par ses mises en scènes extravagantes à grands effets de lumières psychédéliques. Tout ceci constitue des centaines de documents parfois à grand spectacle dont certains sont accessibles via certaines plateformes (INA).

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Gilles Cantagrel, musicologue français passionné par l’orgue, a produit dans les années 80 une série de quatre DVD sur l’orgue en Europe, alliant par pays les orgues historiques les plus importants interprétés par des organistes européens choisis parmi les plus prestigieux. Les techniques propres au cinéma y sont largement développées. On se souvient de magnifiques travellings soutenus par des éclairages sophistiqués, produisant une qualité d’images d’exception et des captations sonores de premier choix. Quelques années auparavant, en noir et blanc, Alain Vilain réalisait à l’orgue historique de la cathédrale de Poitiers un moyen métrage intitulé Un grand Seize pieds pour rendre hommage aux dimensions grandioses de ce bel instrument historique construit au XVIIIᵉ siècle par François-Henri Clicquot. Jean-Albert Villard, son titulaire, insufflait le vent peu à peu dans ce joyaux qui se réveillait lentement. L’association d’un artiste, d’un orgue du passé et d’images très originales ont abouti à un chef d’œuvre cinématographie, hélas introuvable de nos jours.

A l’inverse, certains films peuvent montrer des curiosités dont Le plus petit orgue du monde, court documentaire de 1933 sur une miniature aux minuscules tuyaux-sifflets et dont le clavier était joué grâce à un petit stylet. Certains de ces films dédiés à ces instruments du passé et leurs musiciens constituent de vrais trésors et s’avèrent aujourd’hui très précieux en ce sens qu’ils nous montrent parfois un monde qui n’existe plus. Les guerres, les démolitions, les changements de mode, des artistes disparus, autant d’évènements qui ont détruit ou plongé dans l’oubli tout ce qui constitue un riche passé.

Ciné-orgue, le retour…

De nos jours, les immenses salles de cinéma pourvues d’orgues du même nom ont pour la plupart disparu. Certains instruments ont cependant été sauvés. On pense à l’orgue Christie (1930) du Gaumont-Palace de Paris qui, grâce à quelques passionnés, dont le producteur Alain Vilain, fut réinstallé en 1976 au Pavillon Baltard de Nogent-sur-Marne et restauré par Bernard Dargassies. Outre-Atlantique, nombreux sont ces « theatre organs » encore conservés et en état de fonctionnement, permettant concerts ou exhibitions diverses.

Depuis quelques années, une mode est apparue au sein de certains concerts d’orgue sous forme de soirées cinématographiques, illustrées musicalement par des improvisations. Diverses projections sont organisées au sein de festivals en général dans des églises ou des temples, lieux privilégiés par la présence d’orgues. Un musicien improvisateur, tout en suivant l’action d’un film muet, agrémente comme à l’origine du cinéma les images projetées sur un grand écran installé pour l’occasion. Toutes sortes de films sont ainsi ressortis de l’oubli et ressuscitent sous les yeux et les oreilles émerveillés des spectateurs. Les grands fresques hollywoodiennes se prêtent plus particulièrement à ce genre de spectacle : Cecil B. DeMille, Friedrich Wilhelm Murnau, Fritz lang ou Charlie Chaplin sont parmi les plus prisés. D’autres chef-d’œuvres européens dont les films muets de Carl Dreyer (Jeanne d’Arc, 1928) reviennent régulièrement dans les programmations. De cette façon de grands improvisateurs offrent leurs talents, l’école d’orgue française ayant une solide réputation en la matière. Le répertoire est vaste depuis les films fantastiques, historiques, religieux et jusqu’aux plus burlesques.

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A l’inverse, certains artistes ont livré des musiques improvisées en vue de constituer des musiques originales pour des films documentaires. Francis Chapelet pour le film d’Haroun Tazieff Les rendez-vous du diable, d’où sortit par la suite la pièce Etna 71 ou les improvisations de Jean Guillou pour le film Congo Safari de Marcel Isy-Schwart. On peut appréhender de la sorte toutes les interactions possibles dans la relation de l’orgue avec le cinéma.

Ce mariage heureux de l’image et du son au service des concerts d’orgue

Utilisée elle aussi depuis quelques années, la technique de l’image s’est invitée pour filmer le jeu de l’organiste lors de concerts. Généralement perché en tribune des églises et souvent invisible du public, aucune possibilité de suivre visuellement le jeu de l’interprète n’était possible, gardant pas la même occasion tout le mystère lié à l’orgue en général. On utilise là une technique propre au cinéma pour compléter le spectacle lié à la musique d’un concert. Cette technique qui tend à se généraliser apporte ses avantages et ses inconvénients, essentiellement liés à l’orgue même, instrument bien particulier dans son espace et sa symbolique.

L_orgue_fantastiqueL’orgue, l’instrument du cinéma

Le cinéma a choisi l’orgue car il demeure l’instrument privilégié du rêve, du mystérieux, du fantastique, parfois de l’effrayant et ses sons continus conviennent tout particulièrement au déroulement incessant et régulier de l’image. Il renvoie également à de nombreux symboles spirituels et profanes, il permet tous les effets possibles et imaginables, capable de créer des ambiances douces et romantiques, jusqu’à des déferlements de sons des plus gigantesques. Une vieille histoire d’amour disions nous, qui dure depuis 125 ans déjà !

Crédits photographiques : Gaumont-Palace © Image libre de droit ; Orgue du Gaumont-Palace © Pavillon Baltard ; Le fantôme de l’opéra © Côté Yvelines ; Jean Marais stars dans Fantomas © Sunset Boulevard/Corbis ; Jeanne d’Arc de Carl Dreyer, 1928 © D.R. ; L’orgue fantastique © D.R.

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Le festival de Cannes n’aura pas lieu cette année, « reporté » en raison de la crise sanitaire. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas mettre en lumière ce septième art… Par le prisme de la musique bien sûr ! Pour accéder au dossier complet : Les instruments de musique au cinéma

 
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