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Alan Lucien Øyen, autour de sa dernière création pour le Ballet de l’Opéra de Paris

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Chorégraphe et artiste en résidence au , a créé en 2016 la compagnie Winter Guests à Bergen. Dans la lignée du , qui lui a commandé une pièce en 2018, il mêle texte et mouvement dans son travail de création. Il était invité pour la première fois à chorégraphier pour le Ballet de l’Opéra de Paris à l’occasion de la saison 2019-2020. Les répétitions de cette nouvelle pièce ayant été interrompues par le confinement, il revient sur la genèse et l’avenir de ce projet chorégraphique.

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ResMusica : C’est la première fois que le Ballet de l’Opéra de Paris vous commande une pièce. Comment et quand ce projet est-il né ?

: J’ai été approché par à Paris, après une série de représentations à Chaillot – Théâtre national de la danse. Je présentais ma pièce Kodak pour la Gothenburg Operas Dance Company. Nous nous sommes aperçus que nous partagions la même vision du théâtre et de la danse, et avions travaillé ensemble en studio à plusieurs reprises. Après avoir appris à mieux la connaître et fait connaissance avec la compagnie, il a été facile pour moi d’accepter la commande d’une nouvelle création pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Je le considère comme un grand honneur.

RM : vous a-t-elle laissé « carte blanche » pour votre création ou vous a-t-elle donné des orientations ? Sur le nombre de danseurs, le sujet, la musique ?

ALØ : Aurélie Dupont m’a fait confiance. La commande m’est davantage apparue comme une « carte blanche ». Ceci étant dit, c’est une « commanditaire » très intéressée et impliquée. J’ai proposé le nombre de danseurs et le sujet.

« Il y a de magnifiques talents d’acteurs au sein du Ballet de l’Opéra de Paris. »

RM : Quelles sont vos principales idées pour cette création ? Sur quelle musique avez-vous décidé de travailler ?

ALØ : En préparant les répétitions, je réfléchissais aux différentes manières de présenter la réalité. Le diorama traditionnel a eu une influence majeure, de même que les expositions anciennes des muséums d’histoire naturelle. J’adore quand on peut se tenir devant une vitrine, se concentrer sur le mur du fond et décider si on voit un mur ou bien le paysage peint d’un désert derrière le lion. Vrai ou faux, il s’agit de traduire deux réalités en même temps. J’aime cette ambiguïté.

Cette fois, j’avais l’intention d’utiliser des musiques de films de différents compositeurs. C’est ainsi que j’ai l’habitude de travailler en choisissant la musique au fur et à mesure du processus de création.

RM : Vous avez dit que votre pièce traite de « ce qui est vrai et ce qui est faux », est-ce le cas ici ? Souhaitiez-vous aussi évoquer des thématiques d’actualité ?

ALØ : Je suis très attaché au concept de « fictionalisation », à la façon dont nous créons à travers nos histoires, à travers la manière dont nous nous présentons, une « fiction » sur nous-mêmes et notre réalité destinée aux autres. Je reviens sans cesse à cette notion dans mon œuvre. Pour le Ballet de l’Opéra de Paris, je cherchais en particulier autour de la notion de la « représentation », c’est-à-dire comment nous entrons et sortons des différentes étapes de la représentation, y compris dans la vie quotidienne. Imaginez, par exemple, la différence de comportement d’un serveur dans la cuisine d’un restaurant et avec les clients. Il existe sans conteste une coulisse, une préparation et une représentation. Peut-être aussi exerçons-nous cette représentation seuls, pour personne ? Rien n’est ce qu’il paraît être. C’est ce que j’étais en train d’explorer avec les danseurs de l’Opéra de Paris et par l’intermédiaire du décor et des costumes créés par Alex Eales et Stine Sjøgren.

RM : Qui sont vos collaborateurs artistiques sur ce projet ?

ALØ : Alex Eales a conçu le décor, Stine Sjøgren les costumes, Martin Flack signe la création lumière, Gunnar Innvaer le design sonore. Daniel Proietto m’assiste pour la chorégraphie et Andrew Wale pour la dramaturgie. Je travaille avec tous ces collaborateurs depuis plusieurs années. C’est une super équipe. Daniel et Andrew sont chorégraphe et metteur en scène indépendants, et ils apportent beaucoup à ce travail collectif.

RM : Vous êtes connu pour mêler danse et théâtre, langage corporel et mots : est-ce ce que vous avez envie d’explorer dans cette pièce ?

ALØ : Oui, tout à fait ! J’étais impatient de voir comment cela allait être accueilli par les danseurs. Il y a de magnifiques talents d’acteurs dans la compagnie. J’aime informer doublement le public – en leur proposant du sens et une histoire sous la forme de mots qui sont remis en jeu simultanément par les mouvements des danseurs.

« Je ne fais pas partie de ceux qui considèrent que la danse contemporaine est une pratique vers laquelle vous vous tournez lorsque vous ne pouvez plus danser de rôles classiques. »

RM : Avant l’interruption des répétitions, aviez-vous déjà choisi le groupe de danseurs avec lequel vous souhaitiez travailler ? Selon vous, quelles sont les qualités spécifiques des danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris ? Comment vous inspirent-ils ?

ALØ : Oui, je les avais choisis. Et nous travaillions ensemble depuis un mois ! Il y a quelques talents réellement remarquables au sein de la compagnie. Je suis épaté de la façon dont ils ont réussi à additionner autant de qualités de mouvement issus des techniques contemporaines tout en se maintenant au niveau de danse classique le plus élevé. Je ne fais pas partie de ceux qui considèrent que la danse contemporaine est une pratique vers laquelle vous vous tournez lorsque vous ne pouvez plus danser de rôles classiques. Cela nécessite au contraire des compétences particulières, un entraînement technique et une expérience. Le Ballet de l’Opéra de Paris est une compagnie d’artistes qui possèdent ces talents multiples, ce qui résulte, à mon avis, du parti-pris historique de choix de programmation audacieux, si l’on se place d’un point de vue classique.

RM : Pendant les premières répétitions avec les danseurs, comment ont-ils réagi à l’importance des mots et du théâtre dans votre travail ? Était-ce difficile pour eux ?

ALØ : Non, pas vraiment ! J’ai toujours considéré qu’il n’y avait pas beaucoup de différence entre jouer et danser. C’est une question de crédibilité, selon moi. Les danseurs ou les acteurs doivent proposer quelque chose auquel nous pouvons croire. Il existe évidemment des différences techniques entre jouer et danser, et certains artistes seront plus flexibles que d’autres. Comme je l’ai dit, il y a de vrais talents d’acteurs parmi les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris. Mais j’ai été frappé que tous, sans exception, possèdent l’ouverture d’esprit nécessaire pour aborder de nouvelles façons de créer, et aient saisis l’opportunité de travailler avec les mots et les mouvements conjugués. C’était très impressionnant !

RM : Quelle a été la réaction des danseurs quand les répétitions ont cessé subitement ? Quelques-uns des danseurs auxquels nous avons parlé ont éprouvé des difficultés à quitter ce travail très intime que vous leur offriez ?

ALØ : Je pense que la plupart d’entre nous ont réagi de la même façon : Comprendre. Une situation comme celle-ci est facile à accepter. Il y a eu plusieurs étapes. Au début peut-être, de l’incrédulité et une difficulté à appréhender l’étendue de la crise. Puis nous avons tous espéré à un moment que nous pourrions reprendre les répétitions, mais il est apparu rapidement que cela ne serait pas le cas. Et la France s’est confinée. Dans la mesure où le monde entier est dans la même situation, le sentiment de déception n’était pas trop présent.

Cependant je me sentais très éloigné du studio et les répétitions étaient intimes. C’était difficile d’être interrompu au milieu de ce travail délicat et de ne pas être « autorisé » à terminer les conversations que nous avions entamées. Je crois que beaucoup de danseurs ont ressenti la même chose.

RM : Avez-vous subi le confinement ou êtes-vous retourné en Norvège, où le confinement n’a pas encore été décrété ? Êtes-vous toujours en mesure de travailler avec les danseurs de votre compagnie, Winter Guests ?

ALØ : J’ai quitté Paris le dimanche pour la Norvège, où je vis, alors que la France a fermé ses frontières le lundi. Cela m’a été suggéré par l’Opéra de Paris. Je n’ai pas pu travailler avec ma compagnie. Je travaille depuis chez moi. Les danseurs de Winter Guests sont éparpillés dans le monde entier.

La Norvège n’est pas confinée, nous sommes autorisés à sortir, mais il est recommandé de rester à la maison et toutes les écoles et les principales entreprises sont fermées ce qui, en définitive, revient à un confinement. En Suède, ils n’ont pas été confinés et tous les Norvégiens ont regardé avec curiosité la façon dont le virus se développait en Suède. Le taux de reproduction du virus a chuté à 0,67 en Norvège et notre taux de mortalité est très bas comparé à celui de la Suède.

RM : Cette terrible épidémie mondiale est-elle une source de réflexion pour vous en tant qu’artiste ? Est-elle susceptible d’inspirer vos prochaines pièces ?

ALØ : Je pense que cela aura une influence. Inconsciemment et sur le plan pratique plus que tout le reste. Je n’ai pas immédiatement remis en question mon approche du travail et de la vie. Je crée mieux sous la pression et lorsque que l’on attend de moi quelque chose – ce que cet arrêt forcé ne m’a pas offert. De ce fait, je me considère encore dans un « état de pause ». Une « nature morte » si vous préférez (Ironiquement, la « nature morte » était un autre sujet de création pour l’Opéra de Paris).

RM : Que vous a dit l’Opéra national de Paris au sujet de votre création ? Sera-t-elle reportée à une date ultérieure ?

ALØ : Oui, l’Opéra national de Paris a fortement l’intention de la reporter à une prochaine saison. Je suis certain que je pourrais achever ce travail et le présenter au public parisien. J’ai hâte…

Traduction : Delphine Goater

Crédits photographiques : © Massimo Leardini

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