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Légère et dionysiaque, vive la Semele II de Gardiner !

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Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Semele, oratorio en trois actes sur un livret de Newburgh Hamilton. Louise Alder, soprano (Semele) ; Hugo Hymas, ténor (Jupiter) ; Lucile Richardot, mezzo-soprano (Ino, Junon) ; Carlo Vistoli, contreténor (Athamas) ; Gianluca Buratto, basse (Cadmus, Somnus) ; Emily Owen, soprano (Iris) ; Angela Hicks, soprano (Cupid) ; Peter Davoren, ténor (Apollo) ; Angharad Rowlands, mezzo-soprano (Augur) ; Monteverdi Choir ; English Baroque Soloists, direction : John Eliot Gardiner. Fichiers en téléchargement Soli Deo Gloria. Enregistrés en public le 2 mai 2019 à Londres, à l’Alexandra Palace Theatre. Texte de présentation trilingue (anglais-allemand-français), livret en anglais. Durée : 155:49

 

Quarante ans après sa première version de Semele, revient sur cette œuvre éblouissante mais difficile. La difficulté semble inhérente à son ambiguïté de genre : opéra ou oratorio ? En prenant le parti d’un enregistrement public lors d’un concert plus ou moins scénarisé, Gardiner choisit l’opéra. La réussite est brillante mais le choix n’est pas sans inconvénients.

EW_3rKGX0AA8UT5Traiter la partition de Haendel à la manière d’un oratorio lui fait perdre sa tension dramatique, la traiter comme un opéra altère sa dimension mythologique, les deux dimensions étant indispensables pour réussir la gravure de ce chef d’œuvre. L’enregistrer en live tire du côté opéra, au risque de l’imperfection, le faire en studio tire vers le hiératisme d’oratorio, au risque de se diluer dans les longueurs…

Le grand triomphateur de cette soirée londonienne (voir la critique de Catherine Scholler pour le concert parisien de la même Semele) est bien évidemment Sir lui-même, qui du haut de ses 77 ans insuffle à ses troupes une énergie et une vitalité prodigieuses. Sa battue donne la pulsation parfaite, jamais précipitée mais toujours vivante. Les numéros se suivent dans un hédonisme constant, sans urgence mais sans jamais détendre le drame, et la joie à les entendre est permanente. C’est là que Gardiner est génial : tout l’opéra est imprégné de joie, de lumière, d’érotisme, et la naissance de Bacchus en devient l’aboutissement logique. La dimension mythologique est gagnée, l’opposition oratorio /opéra est dépassée et la victoire aurait pu être totale. L’orchestre des le suit totalement dans son désir de légèreté et de transparence. Les « soloists » se distinguent au besoin avec brio (quelle délicatesse du luth et de la viole de gambe lors du réveil de Semele !), et l’ensemble porte pleinement le drame et ses tableaux saisissants, jusqu’à l’exultation de la célébration finale. Le , non plus, n’a pas pris une ride et éclate de santé vocale. Sa précision, sa souplesse et sa ductilité impeccable sont toujours aussi admirables.

Dans le rôle-titre, chante comme un oiseau du paradis. Ce soprano léger décoche les vocalises et les ornementations diverses avec une facilité déconcertante. Son timbre pur, son souffle long, son legato impeccable font merveille dans « O sleep », et elle traverse ses dix airs avec l’évidence d’un sourire. Sa caractérisation est celle d’une très jeune fille, qui se donne entièrement et qui attend de même de son amant, tout naturellement, en totale inconscience des enjeux de son caprice. Lumineuse et joyeuse, elle échappe à l’écueil de la minauderie (qui en a fait chuter d’autres…) et accède par la simplicité à la grandeur de son personnage. Son amoureux Jupiter lui est parfaitement accordé : , très tenore di grazia, semble également jeune et séduisant, ce qui n’est en rien gênant, le dieu de l’Olympe n’apparaissant (sauf la fin…) que dans son avatar humain. Bien chantant et bien stylé, il est très crédible dans ses différents états d’âme d’amour, de tristesse et de résignation. Dans le double rôle de Cadmus et Somnus, réussit lui aussi, toute basse qu’il est, à chanter avec légèreté, sans affadir son timbre ténébreux et capiteux. Les autres petits rôles sont chantés avec élégance : profite du rôle sans coupures d’Athamas pour valoriser sa belle agilité et son instinct dramatique. L’Iris d’Emily Owen et le cupidon d’Angela Hicks sont charmants.

Le problème, c’est . Dans le rôle d’Ino, elle est impeccable. Son timbre de velours sombre, sa voix opulente lui permettent d’incarner avec dignité les souffrances de la sœur de Semele. Mais le parti-pris de burlesque pour chanter Junon, outre qu’il fait contre-sens avec le caractère divin du personnage, la conduit à force de simagrées vocales à la limite de la justesse et du bon goût. Ce qui pouvait paraître drôle le temps d’un concert devient insupportable au disque. On peut accepter les bruits de scène, les rires du public, mais pas que Junon devienne Mégère ni Méduse. C’est vraiment dommage, car ce seul raté aurait pu être facilement évité, et ces embardées vers l’opera buffa nous privent momentanément de l’équilibre oratorio/opéra, et donc de la Semele définitive qu’on attendait depuis si longtemps. Sir John Eliot aurait-il manqué d’un peu d’exigence ?

La Semele II de Gardiner reste néanmoins une très belle version, et ses qualités demeurent éclatantes. Mais pour imaginer la Semele idéale, il faudra continuer à jongler avec les versions rivales.

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Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Semele, oratorio en trois actes sur un livret de Newburgh Hamilton. Louise Alder, soprano (Semele) ; Hugo Hymas, ténor (Jupiter) ; Lucile Richardot, mezzo-soprano (Ino, Junon) ; Carlo Vistoli, contreténor (Athamas) ; Gianluca Buratto, basse (Cadmus, Somnus) ; Emily Owen, soprano (Iris) ; Angela Hicks, soprano (Cupid) ; Peter Davoren, ténor (Apollo) ; Angharad Rowlands, mezzo-soprano (Augur) ; Monteverdi Choir ; English Baroque Soloists, direction : John Eliot Gardiner. Fichiers en téléchargement Soli Deo Gloria. Enregistrés en public le 2 mai 2019 à Londres, à l’Alexandra Palace Theatre. Texte de présentation trilingue (anglais-allemand-français), livret en anglais. Durée : 155:49

 
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