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Davide Livermore présente Don Giovanni au Sferisterio de Macerata

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Grande attente au Sferisterio de Macerata pour les représentations du Don Giovanni mis en scène par , sous la direction de . Le metteur en scène, parmi les plus appréciés du moment, doit faire face à l’urgence du coronavirus, qui impose un mètre de distance entre les chanteurs, et un nombre limité de spectateurs.

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ResMusica : Le Don Giovanni à Macerata sera-t-il différent de celui que vous avez mis en scène à Orange l’année dernière ?

: Il faudra voir comment les règles évoluent d’ici là (ndlr : première le 18 juillet). Je ne peux rien dire, mais je prévois des choses qui feront parler les gens, dans le but avant tout de servir une partition qui a bouleversé les contemporains sur le plan artistique et politique. En 1787, la fin du premier acte de l’opéra de Mozart donne des frissons de terreur lorsque Don Giovanni entonne le Viva la liberta et célèbre la fête de l’égalité, deux ans avant la Révolution française. C’est un texte d’une grande portée révolutionnaire. Mais est-ce le moment pour la révolution aujourd’hui ? Et comment se manifesterait-elle ? Entourés du monde virtuel, sommes-nous encore capables de parler de révolution, et un homme peut-il être un ferment de révolte pour une société ? Je ne crois pas.

ResMusica : Est-ce pour cela que vous faites mourir Don Giovanni à la place du Commandeur ?

Davide Livermore : Oui. Au début il y a un coup de feu et c’est le Commendatore qui tue Don Giovanni. Dès lors, nous entrons dans un monde onirique, le temps d’un clin d’œil d’un homme qui se meurt. Tout ce qu’il vit alors, en réalité, est un non vécu. En fait, il n’y a jamais d’acte sexuel vrai et accompli, jamais un moment où Don Giovanni parvient vraiment à vivre ce qui est écrit dans le catalogue. Tout cela est l’acte inachevé d’une force libertine, que j’aime raconter dans ce monde virtuel qui est le nôtre, où le sexe et les amitiés sont virtuels, la participation se traduit par un like, et vous vivez avec des clics au lieu de vraiment prendre une part de responsabilité dans la vie de autres. C’est pourquoi le pouvoir révolutionnaire de la communauté, la conscience et le militantisme deviennent le clin d’œil d’un mourant.

ResMusica : On va vous accuser de trahir le livret de Da Ponte…

Davide Livermore : Je ne touche pas au texte, je le réinterprète. En tant que metteur en scène, j’ai la responsabilité de restituer un texte aux contemporains et qui puisse leur servir. Pour cela, je dois comprendre quelle était l’intention du librettiste et du compositeur. Je ne veux pas faire « à ma façon », mais Da Ponte est allé toucher au cœur la société de l’Ancien Régime, qui, à la fin du premier acte subit un choc. Et aujourd’hui, je dois être capable de traduire ce type de pouvoir, ce type de vérité révolutionnaire pour l’époque. Aujourd’hui, la vérité est l’implosion de la société qui s’ouvre à la nouvelle ère numérique. Le sommet de l’action est presque toujours virtuel, une sorte de coït interrompu entre l’idée et la mise en pratique de l’idée, qui se manifeste dans la frustration des jeunes, dans l’impossibilité d’exprimer une pensée, d’affirmer une idée que Don Giovanni aurait proclamée avec force, mais aussi le libre arbitre de sa propre conscience, qui se manifeste chez Il Convitato di Pietra, cette espèce de surmoi qui le place devant ses responsabilités et que Don Giovanni fuit, continuant à rester lui-même, dans l’affrontement quotidien entre le corps et l’absence de croyance en l’esprit, un schisme difficile à recomposer aujourd’hui.

ResMusica: En fait, votre Don Giovanni meurt, et le Commandeur reste vivant … 

Davide Livermore : Lorsque Il Convitato di Pietra revient aux mêmes notes par lesquelles il nous a laissés après le coup de feu du début, Misero ! Attendi se vuoi morir, c’est comme si tout, de la mort de Don Giovanni à l’apparition du Commendatore, était une même scène. Entre les deux, il y a le jeu du voyage onirique vers le désir d’une révolution involontaire et inexprimée, qui est à mon avis ce que nous voyons aujourd’hui dans une société qui nourrit des ambitions impossibles. Comme s’il y avait un obstacle, une morsure terrible mise à la conscience de chacun de nous, comme si nous étions des chevaux apprivoisés, très apprivoisés, incapables de nous rebeller contre un statut, car même d’un point de vue dialectique il n’y a plus de voix. En ce sens, la culture et le théâtre restent parmi les domaines les plus pénalisés de la vie quotidienne. Ce qui devrait être une valeur ajoutée extraordinaire dans la vie des gens, au contraire, est constamment brimé, peut-être précisément parce que c’est le domaine qui crée le plus de conscience de soi.

ResMusica : Cette référence au virtuel nous apportera-t-elle des écrans d’ordinateur, des e-mails, des textos, des messages WhatsApp ?

Davide Livermore : Je ne trouve pas intéressant de moderniser un texte avec ces subterfuges. Il serait facile de penser que Don Giovanni et Zerlina, lorsqu’ils chantent Là ci darem la mano, communiquent sur WhatsApp, ou adoptent une approche sexuelle virtuelle. Et puis Non ci darem la mano, ma mi dirai di sì (Je ne vous prendrai pas la main, mais vous direz oui), sauf que je ne suis pas d’accord avec ça. Je vais leur demander de se donner la main, même sur scène. En sport on a résolu la question de la distance pour les joueurs, je ne vois pas pourquoi cela ne devrait pas s’appliquer au théâtre également, ou devrons-nous continuer à faire des choses choquantes pour qu’on parle de nous ?

ResMusica : Quelles solutions avez-vous conçues pour cet espace hors norme du Sferisterio, cette arène en plein air où l’on pratiquait une sorte de jeu de paume ?

Le spectacle sera d’une grande qualité high-tech. Nous utiliserons le mapping video pour recréer une scénographie virtuelle, projetée sur la surface du Sferisterio, comme un écran géant mouvant. Les grands espaces sont très amusants pour moi, et au fil des ans, j’ai développé diverses techniques de mise en scène pour gérer ces grands volumes, les rendre expressifs et créer des jeux de scène marquants. Le Don Giovanni sur scène à Macerata sera un voyage intérieur, afin de quitter pour de bon le corps, temple de notre âme. Ce sera un courant de conscience, une sorte de projection onirique quelque part entre Fellini et Dalí, entre La Cité des femmes et Giulietta degli spiriti, et la peinture de Salvador Dali où l’espace et le temps viennent se dissoudre et perdre leurs connotations objectives.

Crédits photographiques : © Irene Marsilla

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