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Chostakovitch-Khrennikov : l’irréductible opposition

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Rares sont les compositeurs soviétiques à avoir bénéficié d’un intérêt aussi massif et constant de la part du milieu artistique que Dimitri Chostakovitch, aussi bien de son vivant que depuis sa disparition en 1975. Sa musique, ses idées publiques ou cachées, chaque pan de son existence, scrutés sans relâche par un régime politique autoritaire, ont fait l’objet de commentaires incessants de la part du monde musical, littéraire, et plus largement artistique. Les aléas et les dangers réels et menaçants du pouvoir politique dictatorial sous Staline et ses successeurs ont ponctué sa vie, ses comportements et les réactions plus ou moins opportunistes de ceux qui furent amenés à se prononcer sur ses faits et gestes, ses options humanistes et sa musique au filtre d’analyses perturbées par les peurs,les intérêts et les calculs immédiats. Cette galerie consacre des tranches de vie du monde musical soviétique centrées sur la personne et l’œuvre de Chostakovitch par ceux qui l’ont approché. Pour accéder au dossier complet : Chostakovitch par ses contemporains soviétiques

 

La carrière de Dimitri Chostakovitch ne saurait ignorer le rôle récurrent joué par Tikhon Khrennikov (1913-2007), compositeur et homme politique soviétique dont la postérité retient essentiellement son opposition marquée et durable au personnage Chostakovitch et à sa musique.

4t9oa5o0fUxxehPuDcDlCS5wqbEIncontestablement, son comportement lui fait endosser l’habit du méchant. Il serait juste, pour davantage d’équité, de resituer son parcours personnel et souligner les raisons pour lesquelles il tenta, avec succès, des décennies durant, de nuire à son célèbre collègue.

Enfant, Khrennikov étudie le piano puis la composition au Conservatoire Gnessine à Moscou entre 1929 et 1932. Il se perfectionne ensuite et jusqu’en 1936 au Conservatoire de Moscou auprès de Vissarion Chébaline (composition) et Heinrich Neuhaus (piano). Son Concerto pour piano n° 1 de 1933, sa Symphonie n° 1 (1935) et sa musique de scène pour Beaucoup de bruit pour rien en 1936, le font rapidement remarquer dans le monde musical soviétique. L’immense succès de son opéra Dans la tempête (1939), met en scène pour la première fois Lénine. Pour autant, nombreux sont ceux qui avancent la pauvreté d’inspiration du compositeur.

Certains observateurs annoncent la naissance d’un nouveau Chostakovitch, depuis sa Symphonie n°5 créée en 1937. La musique qu’il propose, positive et aisément abordable, correspond au modèle musical souhaité par Staline et ses proches. Bien décidé à évincer l’esthétique de Chostakovitch, Khrennikov œuvrera sans relâche à maintenir le retrait public des opéras Le Nez et La Lady Macbeth de Mzensk, tout comme des ballets L’Âge d’or et Le Boulon, et d’autres partitions encore, de son concurrent.

Son destin change sensiblement lorsque, en 1948, l’idéologue du Politburo Andreï Jdanov le nomme au poste de secrétaire de l’Union des compositeurs soviétiques sur décision personnelle de Joseph Staline. Il assurera sans partage ses fonctions jusqu’en 1991, lorsque s’effondre l’URSS. Son règne aura duré quarante ans durant lesquels il pensait être le plus grand compositeur soviétique vivant. Ce poste crucial de contrôle fait de lui un homme totalement dévoué au pouvoir officiel soviétique, un personnage redouté de tous, capable de barrer la route aux meilleurs et un calculateur actif en sous-main pour favoriser sa propre carrière musicale et placer prioritairement ses propres partitions. Il fut joué et enregistré par d’excellentes phalanges soviétiques, dirigé par des chefs talentueux (Evgueni Svetlanov) et défendu par des solistes de renom (Leonid Kogan, Mstislav Rostropovitch). Khrennikov a été membre du jury du Concours Tchaïkovski et professeur au Conservatoire de Moscou pendant un quart de siècle.

De nombreux créateurs, accusés de s’éloigner du réalisme socialiste et critiqués pour leur formalisme, le redoutèrent non sans raison tant son pouvoir était puissant. Des compositeurs de la trempe de Dimitri Chostakovitch, Sergueï Prokofiev, Nicolaï Miaskovski, Aram Khatchatourian, Alfred Schnittke souffrirent de ses positions idéologiques intraitables. Il lui fut toutefois très difficile d’ignorer totalement la valeur artistique d’hommes comme Chostakovitch et Prokofiev qui se virent attribuer des Prix Staline, après avoir reconnu publiquement leurs « erreurs idéologiques ».

En 2003, Vladimir Poutine lui remet le Grand Prix d’Etat de Russie.

Son catalogue, certes inégal, renferme des partitions très acceptables. On lui doit trois symphonies réussies, quatre concertos pour piano, deux concertos pour violoncelle, une dizaine d’opéras, des opérettes, des musiques de ballet, de la musique de chambre et de la musique de film. Certaines de ses musiques plurent, notamment celles pour le cinéma.

Il meurt à Moscou le 14 août 2007, à l’âge de 94 ans, regrettant, sans le cacher, la disparition de l’URSS anti-formaliste qu’il avait servie avec un zèle détestable. Son immuable crédo clamait une « musique pour le peuple », condamnait la fascination « antinationale et formaliste » de nombre de ses collègues, tout rapprochement aux valeurs « bourgeoises et révolutionnaires ». Pour ce faire, il usait de la censure et de la menace envers les créateurs et leurs proches. Peut-être est-il envisageable de mettre à son crédit la quasi absence de déportation de musiciens.

Vis-à-vis de Chostakovitch, le comportement habituel de Khrennikov se résume à une opposition et une hostilité presque constantes. Quelques situations concrètes méritent d’être rappelées. A maintes reprises, il lui reprocha, souvent en public, d’écrire des musiques « abstraites », « bourgeoises », gravement perverties par l’Occident, choix que réprimait sans concession la volonté du Kremlin. Son nom reste attaché à la représentation de la bureaucratie aveugle du régime soviétique.

Pour Dimitri Chostakovitch, il en résulta une interminable série de réprimandes violentes, de jugements publics dégradants, de mises à l’index d’une grande partie de son catalogue, de relégations sociales, de baisse drastique de ses sources de revenus, car toute partition nouvelle devait obligatoirement passer par la censure de la redoutée et toute puissante Union des compositeurs, tenue d’une main de fer par Tikhon Khrennikov.

Heureusement, certains chefs-d’œuvre peu compatibles avec l’idéologie du Parti communiste ou les réalités politiques du moment purent être créées, comme le Concerto pour violon n°1 et le cycle De la poésie populaire juivre (composés en 1948 et créés en 1955), la Symphonie n° 13 (1962). Ces audaces étaient équilibrées par des oeuvres au message politique apparemment plus acceptables (Symphonie n°11, 1957) voire franchement alignées, comme le Chant des forêts, composé en 1949.

Si les phases d’attaques sournoises ou grossières visant ses relations, des préférences esthétiques ou humaines ont commencé dès 1936 avec le dramatique rejet de l’opéra La Lady Macbeth de Mzensk, elles continuèrent après la mort de Staline en 1953, et ce furent une succession de coups bas, d’intimidations, de sabotages de projets. Ces acharnements incessants furent modérément atténués après l’adhésion de Chostakovitch au Parti communiste (1960) et ses multiples missions officielles en URSS et à l’étranger.

Lors des funérailles de Dimitri Chostakovitch en août 1975, Tikhon Khrennikov, présent, débita quelques propos convenus, pas vraiment louangeurs, ce qui à tous points de vue reflétait ses sentiments véritables pour le défunt.

Sources complémentaires

Jean-Luc CARON, Dimitri Chostakovitch, bleu nuit éditeur, 2021. A paraître.

Laurel E. FAZY, Shostakovich. A Life. Oxford University Press, 2000.

Allan H. HO & Dmitry FEOFANOV, The Shostakovich Wars, 2011.

Frans C. LEMAIRE, Le destin russe et la musique. Un siècle d’histoire de la Révolution à nos jours. Fayard, 2005.

Elisabeth WILSON, Shostakovich. A Life Remembered. Faber & Faber, 2006.

Crédits photographiques : © Yeclo

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Rares sont les compositeurs soviétiques à avoir bénéficié d’un intérêt aussi massif et constant de la part du milieu artistique que Dimitri Chostakovitch, aussi bien de son vivant que depuis sa disparition en 1975. Sa musique, ses idées publiques ou cachées, chaque pan de son existence, scrutés sans relâche par un régime politique autoritaire, ont fait l’objet de commentaires incessants de la part du monde musical, littéraire, et plus largement artistique. Les aléas et les dangers réels et menaçants du pouvoir politique dictatorial sous Staline et ses successeurs ont ponctué sa vie, ses comportements et les réactions plus ou moins opportunistes de ceux qui furent amenés à se prononcer sur ses faits et gestes, ses options humanistes et sa musique au filtre d’analyses perturbées par les peurs,les intérêts et les calculs immédiats. Cette galerie consacre des tranches de vie du monde musical soviétique centrées sur la personne et l’œuvre de Chostakovitch par ceux qui l’ont approché. Pour accéder au dossier complet : Chostakovitch par ses contemporains soviétiques

 
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  • Michel LONCIN

    Un homme absolument DETESTABLE !!! A ce point même qu’on peut se demander si les scènes décrites dans les fameux « Mémoires » de Chostakovitch, à ce point critiquées que d’aucuns les attribuent à une « réécriture » de Solomon Volkov, ne sont pas réelles … A côté de lui, un Edouard Hanslick, inlassable persécuteur de Bruckner, paraît d’un modérantisme confondant !!!

  • Julien

    Dans les Sources complémentaires qui conclut son article, M. Caron se plaît à placer en tête son Chostakovtich. C’est peut-être de bonne guerre – on n’est jamais si bien servi que par soi-même… – mais aussi un brin vaniteux, ce que chacun appréciera. Et ce ne devrait pas être une raison (de « bonne guerre ») pour passer sous silence la très remarquable et très complète monographie de Krzysztof Meyer (Fayard, 1994, 610 pp.), ouvrage de plus vaste dimension par ailleurs que ce que propose l’éditeur bleu nuit. La simple honnêteté intellectuelle eût consisté à le citer…

  • Julien

    Dans les Sources complémentaires qui conclut son article, M. Caron place en tête son Chostakovitch. Dommage de ne pas citer la très remarquable et très complète monographie de Krzysztof Meyer (Fayard, 1994, 610 pp.)…

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