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En quête du King Arthur avec René Jacobs

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Henry Purcell (1659-1695) : King Arthur, semi-opéra sur un livret de John Dryden. Mise en scène : Sven-Eric Bechtolf et Julian Crouch. Chorégraphie : Gail Skrela. Décors : Julian Crouch. Costumes : Kevin Pollard. Lumières : Olaf Freese. Avec : Michael Rotschopf, Roi Arthur ; Max Urlacher, Oswald ; Axel Wandtke, Conon ; Hans-Michael Rehberg, Merlin ; Oliver Stokowski, Osmond ; Tom Radisch, Grimbald ; Steffen Schortie Scheumann, Aurelius ; Meike Droste, Emmeline ; Sigrid Maria Schnückel, Matilda ; Anett Fritsch, Philidel/Bergère/Cupidon/Sirène/Nymphe/Vénus ; Robin Johannsen, Prêtresse/Bergère/Elle/Sirène/Nymphe ; Benno Schachtner, Prêtre/Lui/Satyre ; Mark Milhofer, Prêtre/Héraut/Satyre/Comus ; Stephan Rügamer, Prêtre/Berger/Satyre/Comus ; Arttu Kataja, Prêtre/Pêcheur/Comus ; Johannes Weisser, Prêtre/Grimbald/Génie du Froid/Satyre/Eole/Paysan/Comus ; Chœur (chef des chœurs : Martin Wright) du Staatsoper Unter den Linden ; Akademie für Alte Musik Berlin, direction musicale : René Jacobs. 1 DVD Naxos. Enregistré en janvier 2018 au Staatsoper Unter den Linden im Schiller Theater. Sous-titres en français, anglais, allemand, japonais et coréen. Livret bilingue : anglais-allemand. Durée : 170’

 

Le mieux est l’ennemi du bien. C’est la mésaventure qui risque de frapper ce King Arthur, monté en 2017 au Staatsoper Unter den Linden, débordant d’images et noyé de musiques.

Purcell_King Arthur_René Jacobs_NaxosCe n’est pas une mince affaire que de redonner vie au semi-opéra de Purcell, dont la magnifique inspiration s’employait à faire exploser le cadre étriqué de la simple musique de scène, l’Orpheus Britannicus ne se gênant pas pour tailler à sa guise dans l’intrigue-fleuve de la pièce de John Dryden King Arthur or The British Worthy, créé en 1691 au Dorset Garden. En 2008, à Montpellier, Gilles et Corinne Benizio, avec la complicité ravie d’Hervé Niquet, s’en sont affranchis avec la réussite que l’on sait, qui les a propulsés sur le devant de la scène lyrique, en s’attachant à la musique du très divin Henry plutôt qu’au texte du trop disert John.

Autre duo, les metteurs en scène et font le pari inverse mais ré-écrivent la pièce : le contexte du livret d’origine (la lutte des Bretons contre l’envahisseur Saxon) dialogue avec celui de la Seconde Guerre mondiale contre l’expansion allemande. L’Arthur moyenâgeux de Dryden partage l’affiche avec deux autres Arthur. L’un est un pilote fracassé au cours du conflit contemporain, l’autre son fils orphelin, à qui son grand-père narre les destinées qui l’ont précédé : celle, intime, de son père et celle, collective, du Père de la nation.

Ces trois niveaux de narration, au-delà d’un Acte I assez poussif (que n’arrange pas la caméra approximative d’Andy Sommer), des semelles de plomb de la direction d’acteurs, et de pénibles lourdeurs (les interventions priapiques d’Osmond !), sont exposés avec un certain brio scénographique. On s’émerveille, au I, devant l’enfant faisant surgir monuments historiques et combattants, au II à la chute du parachute de Philidel, sur lequel s’imprimeront des pastorales d’une gracieuse beauté. On fond, au III, devant la nuit étoilée qui envahit la chambre du petit Arthur, et précède une Frost Scene sobre et magique, surgie d’une armoire d’enfant. L’on se perd avec délice, au IV, dans les horizons marins ondulant au travers des futaies d’une forêt à l’ancienne. L’on admire, au V, la beauté du tableau d’Aeolus invité dans un portrait de famille. Et une vraie émotion nous étreint au Finale, qu’on a craint un moment sottement triomphaliste et tristement patriotique (le propos d’un autre temps, celui de Dryden), devant la mise en bière du héros sur la table familiale.

Ce travail considérable se voit pourtant lesté par la place donnée à des rôles parlés (en allemand) qui, surjouant en permanence, compromettent la présence des chanteurs (, , …), tous délicieux et stylés (en anglais). A l’audition de ces comédiens célèbres outre-Rhin, on s’impatiente face à la roue libre d’un Grimbald shakespearien de plus en plus sale, de plus en plus vulgaire, on écoute poliment un Grand-père Merlin très en deçà du ton juste de celui de Klaus-Maria Brandauer dans la récente La Flûte enchantée de Lydia Steier. Et c’est « in fine » la placidité qu’affiche, devant ces hommes et ces femmes de théâtre s’agitant autour de lui, le jeune Arthur berlinois (beaucoup moins convaincant que les trois Knaben salzbourgeois de la même Flûte) qui gagne à son tour le spectateur.

, pour faire passer cette pilule théâtrale, a agrémenté la quasi-totalité des scènes parlées de quantités de numéros clandestins empruntés à Purcell (musique de chambre, Ode à Sainte-Cécile, Funérailles de la Reine Mary…), à Dowland, et même à la technique de l’improvisation. Pavée de bonnes intentions, cette « contribution créative personnelle » (dixit ) achoppe sur une seconde, encore plus contestable : la déstructuration systématique de la partition originelle (le duo de l’Acte V placé à l’Acte II, la Chaconne en plein Acte III… ) qui voit ses 90 minutes englouties corps et biens dans les 170 minutes de la nouvelle mouture. Égarant le spécialiste comme mentant au novice, cette démarche s’avère contre-productive quant à l’identité de l’œuvre.

Si l’on connaît bien, et loue sans réserve, le son jacobsien de l’Akademie für Alte Musik Berlin (les trémolos de cordes de l’Air du Froid réservaient encore des surprises), l’on peine à reconnaître, au final, dans la greffe monstrueuse de ce King Arthur né de la passion indiscutable du grand chef baroque, l’essence spécifique de ce chef-d’œuvre de la musique anglaise. Bien qu’elle aussi d’une folle liberté de manœuvre, l’on reviendra donc pour longtemps à la formidable machine à rire de la version Benizio-Niquet, assurance d’une quête aboutie : celle du King Arthur de Purcell.

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Henry Purcell (1659-1695) : King Arthur, semi-opéra sur un livret de John Dryden. Mise en scène : Sven-Eric Bechtolf et Julian Crouch. Chorégraphie : Gail Skrela. Décors : Julian Crouch. Costumes : Kevin Pollard. Lumières : Olaf Freese. Avec : Michael Rotschopf, Roi Arthur ; Max Urlacher, Oswald ; Axel Wandtke, Conon ; Hans-Michael Rehberg, Merlin ; Oliver Stokowski, Osmond ; Tom Radisch, Grimbald ; Steffen Schortie Scheumann, Aurelius ; Meike Droste, Emmeline ; Sigrid Maria Schnückel, Matilda ; Anett Fritsch, Philidel/Bergère/Cupidon/Sirène/Nymphe/Vénus ; Robin Johannsen, Prêtresse/Bergère/Elle/Sirène/Nymphe ; Benno Schachtner, Prêtre/Lui/Satyre ; Mark Milhofer, Prêtre/Héraut/Satyre/Comus ; Stephan Rügamer, Prêtre/Berger/Satyre/Comus ; Arttu Kataja, Prêtre/Pêcheur/Comus ; Johannes Weisser, Prêtre/Grimbald/Génie du Froid/Satyre/Eole/Paysan/Comus ; Chœur (chef des chœurs : Martin Wright) du Staatsoper Unter den Linden ; Akademie für Alte Musik Berlin, direction musicale : René Jacobs. 1 DVD Naxos. Enregistré en janvier 2018 au Staatsoper Unter den Linden im Schiller Theater. Sous-titres en français, anglais, allemand, japonais et coréen. Livret bilingue : anglais-allemand. Durée : 170’

 
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