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Jan Krenz, la musique dans les veines

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, chef d’orchestre et compositeur né le 14 juillet 1926 à Włocławek, est décédé le 15 septembre à l’âge de 94 ans. Il fut le dernier représentant de la génération qui a jeté les bases de la vie musicale polonaise après la Seconde Guerre mondiale, contribuant à l’épanouissement de cet art dans un pays dévasté.

Jan_Krenz_Andrzej ŚwietlikIl a déclaré dans un entretien que lorsque les luttes ont pris fin, sa génération de musiciens « a été appelée par le destin à créer tout ce qui avait été réellement détruit par la guerre et l’insurrection [de Varsovie – ndrl] ». Rappelons que son père, Otton Krenz, un pasteur évangélique, fut prisonnier d’un camp de concentration allemand, et que sa mère et sa sœur sont mortes pendant le bombardement allemand de Varsovie.

« Je suis né musicien », déclarait en se remémorant sa jeunesse. Pendant l’occupation de la Pologne par les nazis, il étudia le piano dans la classe de Zbigniew Drzewiecki. En 1944, il fut déporté dans le camp allemand de Pruszków. Entre 1945 et 1947, il se forma dans la classe de direction d’orchestre de Kazimierz Wiłkomirski et dans la classe de composition de Kazimierz Sikorski à l’École nationale supérieure de musique de Łódź, obtenant à la fin de ses études, un diplôme avec distinction. Le 6 janvier 1946 à la Philharmonie Łódź, il fit ses débuts comme chef d’orchestre, présentant sa propre Toccata pour piano et orchestre à cordes. Entre 1947 et 1949, il fut le deuxième chef de l’Orchestre philharmonique de Poznań (alors sous le nom de l’Orchestre de la Philharmonie nationale de Poznań).

Séjour à Katowice

Très vite remarqué comme un grand talent dans le domaine de la direction d’orchestre, Jan Krenz fut invité à rejoindre comme assistant, en 1949, le chef et compositeur réputé Grzegorz Fitelberg, qui le considéra comme son successeur, au sein de l’ de Katowice (à cette époque-là connu sous le nom du Grand orchestre symphonique de la radio polonaise), en Silésie. Dès lors, la carrière de Jan Krenz s’accéléra. En 1953, à vingt-sept ans, il devint, suite au décès de Fitelberg, le chef principal de cette phalange qu’il diriga pendant quatorze saisons, restant chef d’orchestre honoraire pendant les décennies suivantes.

Les années 1953-1967 furent marquées par une intense activité de Jan Krenz comme le chef principal de l’ de Katowice, ponctuée par des sessions d’enregistrements, des concerts, de nombreuses créations d’œuvres de compositeurs polonais, notamment lors du célèbre festival « L’Automne de Varsovie », ainsi que par des voyages à l’étranger, qui firent connaître et apprécier l’orchestre – le produit polonais n° 1 d’exportation musicale – dans le monde, surtout après les événements d’octobre 1956, dans une période de dégel politique. Le 24 février 1960, lorsque la 6e édition du Concours international de piano Frédéric-Chopin débuta à Varsovie, Jan Krenz accueillit sur la scène de Katowice le président honoraire du jury dudit concours, le pianiste qui en cette occasion, interpréta sous sa baguette le Concerto pour piano n° 1 de Chopin. La gravure inédite de cette mémorable soirée fut récemment publiée par Polskie Radio. Puis, en 1963, Krenz et son Orchestre symphonique national de la radio polonaise partirent en tournée triomphale, la plus longue de l’histoire des orchestres polonais, donnant cinquante-cinq concerts à travers l’Union soviétique, la Mongolie, la Chine, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

À l’époque, Jan Krenz fut un propagateur ardent de la musique polonaise. Des années plus tard, il disait être le chef d’orchestre de , ayant dirigé avec lui l’interprétation des Trois poèmes d’Henri Michaux en 1963 dans le cadre du festival « L’Automne de Varsovie ». Lors de ce même festival, onze ans plus tard, Krenz dirigea la création de Krzesany de . Ce morceau fut alors considéré par certains critiques comme une trahison des idéaux de l’avant-garde, et Jan Krenz prononça à ce propos les mots qui ont ensuite accompagné la carrière mondiale de l’œuvre : « Kilar a ouvert une fenêtre et a laissé entrer l’air frais de la montagne dans la salle moisie de la musique polonaise ». Puis, le 20 septembre 1996, Krenz proposa, lors de ce festival, le Concerto pour violon n° 2 « Métamorphoses » de Krzysztof Penderecki, avec en soliste, signant la plus intense et la plus cohérente interprétation de cette œuvre que nous ayons entendue.

À part diriger des partitions des musiciens vivant en Pologne, Jan Krenz n’oublia pas de mettre au pupitre les pages de ses compatriotes compositeurs ayant choisi de rester à l’étranger après 1945, comme , Alexandre Tansman ou Roman Palester, ne manquant pas d’introduire leurs œuvres dans le programme de ses concerts dès que la censure communiste a assoupli l’interdiction de les jouer.

Les années 1968-1973 furent celles de la collaboration de Jan Krenz avec le Grand Théâtre — Opéra National de Varsovie, où il dirigea, entre autres, Otello de Verdi, Elektra de Richard Strauss et Boris Godounov de Moussorgski.

Succès en dehors de la Pologne

Dans les années 1960, Jan Krenz fut invité comme chef dans les pays scandinaves, notamment au Danemark où en 1967, il proposa à la tête de l’, avec en soliste, l’une des plus belles interprétations jamais enregistrées du Concerto pour piano n° 5 de Beethoven (sortie en DVD par VAI en 2008). Suite aux succès remportés en Scandinavie, Jan Krenz signa un contrat, pour les années 1968-1973, de premier chef de l’Orchestre de la radio du Danemark à Copenhague.

Parallèlement, l’artiste entama sa collaboration avec l’, basé à Tokyo, l’une des plus prestigieuses formations du pays. En Europe, il fut invité à diriger des ensembles tels que l’Orchestre philharmonique de Berlin, la Staatskapelle de Dresde, l’Orchestre philharmonique de Léningrad, l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam et le de Londres. À la tête de cette dernière phalange, il grava pour Philips, avec en soliste, le Concerto pour violon en mi mineur op. 64 de Mendelssohn et le Concerto pour violon en ré majeur op. 35 de Tchaïkovski. Sous sa direction ample et fluide, ces musiques semblent plus « symphoniques » et plus poétiques, mais aussi plus vibrantes que jamais.

En 1979, Jan Krenz signa un contrat de trois ans en tant que Generalmusikdirektor, directeur général de la musique de la ville de Bonn. Ses fonctions comprenaient la direction de productions d’opéra en plus des concerts. Entre 1979 et 1982, il élargit le à cent vingt-deux musiciens et dirigea, entre autres, Le Manoir hanté de et Lulu d’Alban Berg. D’ailleurs, en août 1978, il enregistra Le Manoir hanté pour Polskie Nagrania, dirigeant le Chœur et Orchestre symphonique de la radio et de la télévision polonaise de Cracovie, avec, sur le plateau des solistes, Andrzej Hiolski et Wiesław Ochman. Trente ans plus tard, entre septembre 2005 et juillet 2008, il habita dans cette ancienne capitale de la Pologne en tant que directeur artistique et premier chef d’orchestre de la Philharmonie de Cracovie.

Dans son activité, sur scène comme au disque, Jan Krenz combina les grands classiques (Bach, Mozart, Beethoven, Brahms, Schubert, mais aussi Tchaïkovski, Mahler, Scriabine et Rachmaninov) avec la musique du XXe siècle (Bartók, Berg, Berio, Cage, Hindemith, Webern et Schoenberg), en n’oubliant pas les compositeurs polonais de différentes époques, comme Wojciech Dankowski, Antoni Milwid, Ignacy Feliks Dobrzyński et beaucoup d’autres. Son interprétation des Symphonies n° 35, n° 40 et n° 41 de Mozart donnée avec l’ (enregistrement de 2002 et 2003 pour Polskie Radio), compte parmi les plus raffinées et les plus nobles.

Compositeur

Jan Krenz fit ses premiers pas dans le domaine de la composition à l’âge de onze ans, mais la création de sa première composition « sérieuse », un quatuor à cordes, n’eut lieu qu’en novembre 1943, lors d’un concert clandestin privé à Varsovie. Il avait dix-sept ans à l’époque, se concentrant alors particulièrement sur sa carrière de pianiste. Six ans plus tard, pendant le célèbre congrès de Łagów en 1949, lorsque les autorités communistes annoncèrent la nécessité de créer un art socialiste, il se lia d’amitié avec Tadeusz Baird et afin de former le « Groupe 49 », une association visant officiellement à introduire les principes du réalisme socialiste dans la musique polonaise en ces temps difficiles de terreur soviétique, élaborant en fait des pages maintenues dans l’esthétique néoclassique, parfois même moderniste, comme dans le cas de la cantate Deux villes pour deux chœurs et orchestre de Krenz, une œuvre idéologique sur des paroles de Konstanty Ildefons Gałczyński.

Dans les années 1950, Jan Krenz écrivit également de la musique pour les films les plus importants de l’École polonaise de cinéma, comme Eroica et De la veine à revendre d’Andrzej Munk, ainsi qu’Ils aimaient la vie et Cendres et Diamant d’Andrzej Wajda.

Jan Krenz essaya toujours de créer sa propre musique, mais en fait, il se consacra pour de bon à la composition seulement à partir du milieu des années 1980, après une pause de quinze ans, lorsqu’il commenca à réduire progressivement son activité de chef d’orchestre, écrivant des messes, des symphonies et de la musique de chambre. Le catalogue de ses œuvres comporte, entre autres, l’Élégie de Katyń pour violoncelle et orchestre créée en 2009 à Katowice, composée en hommage aux officiers polonais assassinés par les Russes pendant la guerre, dont le père de son épouse.

En 2000, Jan Krenz reçut un doctorat honorifique de l’Académie de musique Ignacy Jan Paderewski à Poznań, et en 2018, il obtint un doctorat honorifique de l’Académie de musique Grażyna et Kiejstut Bacewicz à Łódź.

« J’étais un enfant de la chance et je ne peux pas me plaindre du sort qui a ouvert toutes sortes de portes à ma soi-disant carrière », a-t-il déclaré dans un entretien. « […] plus le bagage du passé est grand, plus la compréhension de tous les événements, bons et mauvais, tout cela ensemble crée des réflexions. Il est difficile de tirer ici des conclusions univoques, mais je dirais, contrairement à beaucoup de gens qui disent : oh mon Dieu, comme j’aimerais être jeune à nouveau, je dis sans aucune coquetterie que je ne veux pas être jeune à nouveau et faire toutes ces erreurs, toutes ces recherches. Il me semble que, avec le temps qui passe, on a une vision normale et de plus en plus vraie de la vie », a-t-il ajouté.

Jan Krenz fut une personnalité incontournable, illuminant la vie musicale non seulement dans la Pologne de sa naissance, mais aussi dans beaucoup d’autres endroits du monde. Très modeste, il n’a jamais essayé de briller, tout en faisant le contraire : mettre en valeur les artistes dont il s’entourait sur scène.

Crédits photographiques : Jan Krenz © Andrzej Świetlik

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