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Le Don Juan moderne de Johan Inger pour Aterballetto à Chaillot

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Paris. Théâtre national de la danse – Chaillot. 15-X-2020. Don Juan.
Chorégraphie : Johan Inger. Musique : Marc Álvarez. Dramaturgie : Gregor Acuña-Pohl. Scénographie : Curt Allen Wilmer (AAPEE) avec EstudiodeDos
Costumes : Bregje Van Balen. Lumières : Fabiana Piccioli. Assistant à la chorégraphie: Yvan Dubreuil. Avec 16 danseurs de la compagnie Aterballetto

S’attaquer à un mythe aussi éculé que Don Juan est un véritable défi artistique. Et créer un Don Juan à l’épreuve du contexte de #metoo est un défi dans le défi. C’est le pari du chorégraphe suédois qui présente sa version moderne de Don Juan pour Aterballetto, la principale compagnie de danse contemporaine d’Italie.


Même si les ballets narratifs ne sont pas légion dans les créations de , le chorégraphe s’est déjà frotté à ce type d’écriture notamment à travers l’adaptation d’une autre figure mythique, Carmen, il y a tout juste trois ans. Mais si le thème de Carmen lui avait été imposé, le choix du contrepoint luxurieux et masculin à cette incarnation de l’amour passionné, incombe à Johan Inger quand la compagnie Aterballetto lui commande une création pour une soirée entière. Comme pour Carmen, il propose une scénographie minimaliste et mobile qui traduit parfaitement les dynamiques et les effets des actions de Don Juan tout en conférant une dimension moderne et atemporelle à sa version. Douze dalles monolithiques noires d’un côté et blanches de l’autre évoquent la dichotomie du bien et du mal, et par leur ressemblance avec des dominos géants, introduisent la thématique omniprésente du jeu. Les costumes, tout comme la musique ne permettent pas d’inscrire cette production dans une époque précise car l’enjeu est celui de l’universalité et de l’actualité du comportement destructeur de Don Juan. La musique de Marc Álvarez reprend ainsi ponctuellement des motifs du Don Juan de Gluck en y mêlant les dissonances de la guitare électrique.

Face au défi de reprendre un mythe si connu, Johan Inger et son dramaturge reprennent les grands thèmes de Don Juan (la collection de femmes séduites puis bafouées, la figure du Commandeur incarnant le jugement, le complice qui accompagne Don Juan dans ses frasques …), tout en introduisant des changements et des ajouts à la trame traditionnelle. Ainsi, Inger tente d’expliquer par un événement traumatique inaugural le devenir comportemental de Don Juan. Il donne à voir la conception et l’enfance du séducteur à travers une lecture psychanalytique du personnage. Le ballet s’ouvre sur la mère de Don Juan prise dans une course poursuite avec un homme masqué et en combinaison noire. Quand l’homme possède la femme, l’interprétation reste ouverte, on ne sait si Don Juan est le fruit d’un amour éphémère, d’un abus avec un anonyme sans visage ou bien de l’union avec un esprit malin. Don Juan nait dans une nudité innocente et grandit, ce qu’illustre une gestuelle tout d’abord saccadée et trébuchante, puis de plus en plus liée, qui culmine dans un pas de deux heureux avec la mère jusqu’à la disparition brutale de celle-ci. Voilà selon Inger et son dramaturge, à travers l’abandon maternel, le geste fondateur qui explique les déviances de Don Juan. Cette valse de rencontres et d’abandons, cette alternance de moments de joie auxquels se succèdent des déceptions, dont Don Juan est d’abord victime avant d’en devenir le chef d’orchestre, donnera son rythme au ballet entier.


C’est l’amour d’une jeune fille qui redonne à Don Juan toute la fluidité de sa gestuelle meurtrie mais quand vient le temps de la construction d’un foyer et de l’engagement, il fuit vers des voies plus sensuelles. Le corps de la femme apparaît alors tel qu’il est perçu par Don Juan, interchangeable, morcelé et réifié. A la manière d’une déesse indienne envoutante par sa multiplicité de bras et de jambes, la course effrénée du désir est évoquée dans une suggestion esthétisée qui laissera place petit à petit, à mesure que le personnage se souille, à un langage corporel toujours plus cru et obscène. Ainsi, dans le dernier épisode de séduction, Don Juan viole une jeune lycéenne crucifiée à l’autel de son désir masculin. Manipulée au sens propre comme au sens figuré, elle est acculée contre un mur qui devient lit. A la façon des mouvements mécaniques du Casanova de Fellini, la gestuelle sexuelle de Don Juan revêt dans sa durée et sa répétition quelque chose de violent, de désincarné voire d’insoutenable quand le corps inerte de la jeune fille traduit une forme de mort intérieure.

Le traumatisme inaugural de l’abandon fait de la mère un spectre qui plane autour des rencontres féminines de Don Juan culminant dans cette scène quasi œdipienne où la mère se substitue à la jeune fille dans l’esprit de Don Juan. Cette vision suscite chez lui, enfin, un mouvement de recul et d’horreur mais la prise de conscience est de courte durée. Le défilé des femmes bafouées qui disparaissent derrière la mère érigée en figure du Commandeur n’émeut guère Don Juan. Il apparaît jusqu’à la fin comme un génie du mal avec un air triomphant, rieur et moqueur. La version proposée par Inger est athée, il n’y a donc pas le traditionnel châtiment divin qui vient condamner et mettre un terme à la vie de péchés de Don Juan. Le séducteur disparaît pourtant dans une chute symbolique dont l’interprétation reste ouverte. Parti osé, à l’heure de metoo, de ne pas ostensiblement punir Don Juan. Mais par ce choix, chorégraphe et dramaturge semblent préférer donner ce rôle au spectateur.

Théâtre et jeu se mêlent sans cesse à la danse dans cette pièce, dans le registre de la tragi-comédie. Don Juan est un personnage univoque, toujours léger et sautillant dans toutes les situations, qui arbore souvent les gestes puérils et arrogants de celui qui sait qu’il s’en sortira toujours.

Si Don Juan est un personnage unilatéral dont seul l’ajout de la scène inaugurale confère un éclairage psychanalytique plus complexe, les femmes ont quant à elles, un rôle plus équivoque. Inger revendique une inspiration plus féministe du mythe à travers la version de Suzanne Lilar. Les femmes ne sont pas que les victimes crédules de Don Juan. Inger présente une typologie variée de rôles féminins. Aux côtés de la jeune fille innocente prête à construire une famille, de la fiancée fidèle qui repousse fermement les avances du séducteur, la mariée désireuse de s’offrir une dernière nuit avec un inconnu ou la villageoise prête à s’offrir spontanément à Don Juan présentent des profils plus ambigus.

S’il reprend les grands thèmes attendus de la figure de Don Juan, Inger présente quelques variations heureuses qui modernisent la lecture du personnage. Le ballet conserve de bout en bout une énergie soutenue par la théâtralité de la gestuelle et de la trame, une musique inspirée et des danseurs solides et investis.

Crédits photographiques : © Nadir Bonazzi

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Paris. Théâtre national de la danse – Chaillot. 15-X-2020. Don Juan.
Chorégraphie : Johan Inger. Musique : Marc Álvarez. Dramaturgie : Gregor Acuña-Pohl. Scénographie : Curt Allen Wilmer (AAPEE) avec EstudiodeDos
Costumes : Bregje Van Balen. Lumières : Fabiana Piccioli. Assistant à la chorégraphie: Yvan Dubreuil. Avec 16 danseurs de la compagnie Aterballetto

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