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À Genève, une affaire Makropoulos sans tambour ni trompette

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Genève. Grand Théâtre. 26-X-2020. Leoš Janáček (1854-1928) : L’Affaire Makropoulos, opéra en 3 actes sur un livret du compositeur d’après la comédie éponyme de Karel Čapek. Mise en scène : Kornél Mundruczó. Décors et costumes : Monika Pormale. Lumières : Felice Ross. Dramaturgie : Kata Wéber. Avec : Rachel Harnisch, Emilia Marty ; Aleš Briscein, Albert Gregor ; Sam Furness, Vitek ; Anna Schaumlöffel, Krista ; Michael Kraus, Jaroslav Prus ; Julien Henric, Janek Prus ; Karoly Szemeredy, Dr. Kolenatý ; Ludovit Ludha, Hauk-Schenkdorf ; Rodrigo Garcia, un machiniste ; Iulia Surdu, une femme de ménage, une femme de chambre. Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Tomáš Netopil

Dans un contexte de représentations lyriques étouffées par les contraintes du Covid-19, L’Affaire Makropoulos de foule avec succès et pour la première fois la scène du Grand Théâtre de Genève.

L-AFFAIRE-MAKROPOULOS.02Restrictions de jauges théâtrales obligeant, le et l’ ne sont pas physiquement présents dans la fosse d’orchestre. C’est donc sans tambour ni trompette, ni cordes ni bois, mais depuis une bande sonore que cet opéra est présenté à un public disséminé en respect des distanciations sociales en vigueur. S’il faut reconnaître à la direction du Grand Théâtre de Genève les audaces et les efforts consentis pour que ce spectacle puisse être montré sous l’adage : « The show must go on ! », l’absence d’orchestre de fosse se ressent. La bande, issue des répétitions d’orchestre faite quelque trois mois auparavant, pour complète qu’elle soit manque de l’instantanéité, de la réponse du moment que la scène renvoie au chef d’orchestre. Ainsi, quand bien même le chef , seul depuis la fosse dirige les chanteurs avec une précision millimétrique, il ne peut donner l’élan artistique que demande un théâtre d’opéra.

Parce qu’avec L’Affaire Makropoulos, on est plus près du théâtre parlé que de l’opéra. Dans cette œuvre particulièrement difficile, l’écriture musicale de joue un rôle primordial dans l’accompagnement et l’illustration du livret. Beaucoup de mots, beaucoup de phrases très courtes, les dialogues se suivant à un rythme effréné, énoncés dans une langue (tchèque) qu’on ne connaît pas sous nos latitudes latines, forcent le spectateur à continuellement se référer aux surtitres pour suivre l’action. Un bavardage intense déstabilisant pour qui n’est pas un tant soit peu préparé à cet opéra et à son intrigue.

Dans sa mise en scène, le cinéaste hongrois s’efforce à rendre l’action aussi limpide que possible, encore que certaines « trouvailles » questionnent leur bien-fondé. À l’exemple de ces avocats-motards, de ce frigo aux vapeurs jaunes qu’on ouvre ou qu’on ferme sempiternellement, de cette héroïne tatouée, de cet éclairage oscillant et aveuglant. Certes, nous montre un monde en décadence où l’héroïne, Emilia Marty, à la recherche de l’enveloppe renfermant le secret et la formule de longue vie inventée par son père, finalement décide de quitter, après plus de trois-cents ans, une vie d’amours et de désillusions répétitives. Dans ce tourbillon de personnages, de dialogues partant dans tous les sens, mêlant amours déçues et disputes successorales, la cohésion scénique s’avère difficile à pleinement réaliser.

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Le parti pris du metteur en scène d’imaginer Emilia Marty, alias Makropoulos, en une star d’avant-garde provocatrice gomme tout aspect poétique, voir romantique du personnage. Il dépeint ainsi une femme dont la dégradation physique rapide la couvre de laideur. Hématomes aux jambes, cicatrices, et chevelure absente, en contradiction avec l’extraordinaire chanteuse d’opéra qu’elle incarne aux yeux des autres. La soprano suisse s’insère parfaitement dans les habits du personnage voulu par son metteur en scène. Froide, consciente de sa notoriété, elle joue cette comédie tragique avec autorité et intelligence. Mais reste l’artiste qui ne peut réfréner son instinct et, c’est en formidable chanteuse, qu’elle efface cet aspect désolant de son personnage dans un bouleversant final où elle parvient, malgré les bandages qui lui enserrent la poitrine, malgré les genouillères et la tête chauve, à sublimer dans un élan lyrique extraordinaire la musique de Janáček, la conscience humaine renaissant au moment de la mort.

À côté d’elle, la distribution vocale est d’une très belle homogénéité. Les voix sont fortes, admirablement timbrées. Très bien dirigés, tous ces rôles secondaires se potentialisent les uns les autres, faisant sens à leurs actions et portant une belle unité théâtrale. On aura remarqué particulièrement l’autorité du ténor (Albert Gregor), comme celle de (Vitek) et l’immense et magnifique voix de (Jaroslav Prus).

Certes la scène du Grand Théâtre de Genève a rarement eu l’occasion d’aborder des œuvres aussi complexes et difficiles que L’Affaire Makropoulos de Janáček mais la qualité de cette production (nonobstant les quelques problèmes cités plus haut, en raison de la situation actuelle) mérite amplement le succès que lui a réservé le public.

Crédits photographiques : © Magali Dougados

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Genève. Grand Théâtre. 26-X-2020. Leoš Janáček (1854-1928) : L’Affaire Makropoulos, opéra en 3 actes sur un livret du compositeur d’après la comédie éponyme de Karel Čapek. Mise en scène : Kornél Mundruczó. Décors et costumes : Monika Pormale. Lumières : Felice Ross. Dramaturgie : Kata Wéber. Avec : Rachel Harnisch, Emilia Marty ; Aleš Briscein, Albert Gregor ; Sam Furness, Vitek ; Anna Schaumlöffel, Krista ; Michael Kraus, Jaroslav Prus ; Julien Henric, Janek Prus ; Karoly Szemeredy, Dr. Kolenatý ; Ludovit Ludha, Hauk-Schenkdorf ; Rodrigo Garcia, un machiniste ; Iulia Surdu, une femme de ménage, une femme de chambre. Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Tomáš Netopil

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