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La longévité inattendue de Jean Sibelius

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En tant que médecin et musicologue, Jean-Luc Caron propose aux lecteurs de ResMusica un dossier original sur les pathologies et la mort des plus grands musiciens. Pour accéder au dossier complet : Pathologies et mort de musiciens

 

En 2020, la position créatrice de dans la longue et riche histoire de la musique dite classique ne fait plus débat. Le compositeur finlandais, né en 1865 et décédé en 1957 à l’âge honorable de 92 ans, a réussi à hisser son œuvre musicale au plus haut sommet de l’inventivité artistique. Pour autant, fut-il avantagé par une santé physique et psychologique dépourvue de tracas ?

sibeliusL’homme au caractère imprégné par une mentalité romantique et post-romantique plutôt traditionnelle, considérait l’acte de composition comme une authentique mission dans laquelle il s’investissait avec une constance, une intensité et un engagement intraitables. Fervent nationaliste, illustrateur inspiré du Kalevala (l’épopée populaire finlandaise), penseur solitaire du parcours humain, il touche à l’universalité avec son catalogue unique d’où émergent les chefs-d’œuvre impérissables que sont les sept symphonies (composées entre 1899 et 1924), le Concerto pour violon et orchestre (1903/1905), les poèmes symphoniques (En Saga, Finlandia, La Fille de Pohjola, Tapiola…), le poème-symphonie Kullervo (1892), le Quatuor à cordes « Voces intimae » (1909), les musiques de scène, les pièces chorales, celles pour piano, les chansons… Pendant de nombreuses années, Sibelius lui-même, ses proches et ses médecins, craignirent sa disparition prématurée en raison de son mode de vie chroniquement déraisonnable.

D’un côté créateur solitaire, de l’autre convive aimant la compagnie, la bonne chair, les bons vins et les alcools de choix, il ne ménageait guère son organisme en raison de ses excès répétés. De plus, il fumait beaucoup, appréciant en particulier les meilleurs cigares. S’ajoutait à ces facteurs de risque indéniables une vie sexuelle hors mariage particulièrement débridée à certaines époques de sa vie.

Sur un plan psychologique, sa vie durant, il traversa des périodes dépressives liées entre autres à son investissement créateur intense mais également à des déboires financiers chroniques. Stimulé par l’intime certitude que sa musique pouvait atteindre les plus hauts sommets de la création, constitua un extraordinaire catalogue au prix d’un investissement permanent.

Durant ses études musicales, on retrouve l’existence de deux ou trois courtes hospitalisations à Helsinki, Berlin et Vienne pour lesquelles nous ne possédons pas de renseignements quant aux causes, diagnostics et traitements éventuels. On a avancé un intense état de fatigue sans doute lié aux excès de tabac, de café, d’alcool et de nourriture trop riche. Il resta longuement hospitalisé à Vienne au cours du printemps 1891 dans un établissement de haut standing spécialisé en chirurgie. Mais dans l’ensemble, Jean Sibelius jouit d’une robuste constitution physique et psychologique tout au long de son existence.

Le seul problème médical sérieux qu’il rencontra fut la découverte d’une tumeur située au niveau du larynx. Dans le courant de l’année 1910, il commença à ressentir une gêne au niveau de la gorge. Le spécialiste consulté à Helsinki diagnostiqua une tumeur laryngée. Dans une lettre datée du 10 mai, il annonce à son ami Axel Carpelan : « Demain, je dois me faire opérer de la gorge ». Bien évidemment, en pareil cas, on suspecta un cancer du larynx. Sibelius consommait, on l’a dit, de grosses quantités d’alcool et fumait beaucoup. On pratiqua donc le 12 mai une opération exploratrice et une biopsie.

Son frère, , médecin, l’adressa à l’un de ses confères réputés de Berlin : « Mon frère, Jean Sibelius, a une tumeur du larynx. Une partie de la tumeur a été extirpée ici par un collègue. » Ce dernier tenta à plusieurs reprises d’extirper la masse douteuse. Sans succès. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’un plus jeune collaborateur réussit à en pratiquer l’exérèse complète. Les analyses anatomo-pathologiques ne montrèrent pas de cancer véritable et avéré. Toutefois, on découvrit que cette tumeur possédait un réel potentiel évolutif vers la malignité. Outre les conseils hygiéno-diététiques habituels, on ne pouvait pas proposer grand-chose de radical. Il fut durablement tenaillé par la crainte d’un destin bref et d’une carrière prochainement brisée. Datent de cet événement des œuvres absolument remarquables profondes.

Au bout de quelques années d’abstinence, il recommença à fumer régulièrement et à boire de l’alcool avec fréquemment un manque de modération. Ces habitudes durèrent jusqu’à la fin et somme toute ne l’empêchèrent nullement d’atteindre, en forme, l’âge de 92 ans. L’angoisse pouvait parfois (avant de diriger un orchestre par exemple) lui provoquer des manifestations psychosomatiques diverses, mais sans gravité.

A la fin de sa période d’activité créatrice, il semble avoir souffert d’un léger tremblement des membres supérieurs qui, dit-on, aurait gêné sa direction d’orchestre ou son écriture sur le papier à musique. La cause en incombait-elle à son intoxication alcoolique chronique, à une maladie de Parkinson mineure ou à un début de sénilité ? Nous ne le savons pas avec certitude mais ce symptôme ne paraît pas avoir atteint une grande intensité. Avec l’âge, on nota une progressive et naturelle perte de force mais pas de pathologie majeure ou invalidante.

Après avoir redouté de mourir jeune, il passa les trente dernières années de sa vie plus ou moins isolé dans sa propriété « Ainola » de Jarvenpää, village situé non loin d’Helsinki. Sa musique se diffusait toujours plus largement et sa réputation gagnait sans cesse en renommée, faisant d’innombrables adeptes, malgré son silence prolongé. Au point que certains, motivés par des sentiments peu enviables, s’en étonnèrent et même ne cachèrent pas leur étonnement qu’il ne soit déjà mort !

A l’occasion de son 90e anniversaire, le 8 décembre 1955, Sibelius reçut des centaines de télégrammes, des présents de la part des monarques scandinaves, des cigares envoyés par Churchill, des bandes enregistrées de sa musique par Toscanini. Des concerts eurent lieu dans le pays et le président de la République finlandaise lut un message à la radio. Le conservatoire d’Helsinki devint l’Académie Sibelius, plusieurs dizaines de rues et de parcs furent baptisés de son nom. Un festival Sibelius annuel fut mis en place ainsi que l’attribution d’un prix Sibelius.

Les mois suivants s’écoulèrent paisiblement et l’état de santé général du grand compositeur restait très acceptable en dépit d’un affaiblissement physique progressif et d’une tendance au repliement sur soi-même. Le vieux maître était entouré de sa famille aux petits soins, qu’il s’agisse de son épouse Aïno, de ses cinq filles, de ses quinze petits-enfants, de ses vingt-cinq arrières petits-enfants, de ses gendres et de certains privilégiés attentifs. Il continuait à aimer lire et écouter beaucoup de musique et dégustait paisiblement les métamorphoses de la nature qu’il avait toujours profondément admirées. Le 18 septembre, il se précipita sur la véranda de sa maison pour observer les grues dont le spectacle le fascinait toujours aussi intensément. Deux jours plus tard, comme tant d’autres auparavant, après avoir déjeuné, il parcourut les journaux, puis soudain, il s’écroula victime d’une hémorragie méningée. Il resta conscient jusqu’aux alentours de 16h avant de s’enfoncer dans un coma irréversible. Il mourut à 20h45 à l’approche de ses 92 ans. A cet instant, sa merveilleuse Symphonie n° 5 retentissait à Helsinki.

Un deuil national fut suivi de funérailles nationales. Le pays venait de perdre son plus célèbre représentant tant au plan politique qu’artistique. Il fut enterré dans sa propriété de Järvenpää sous une simple dalle ne portant que son nom. Finalement, Jean Sibelius aura eu la chance de jouir d’une robuste constitution sans avoir pris la peine de la ménager sérieusement. Ce destin l’amena plus d’une fois, et non sans ironie, à dire que tous ses médecins étaient morts, eux, depuis déjà bien longtemps.

Sources et lectures complémentaires

TAWASTSTJERNA Erik, Sibelius, Faber and Faber, 3 volumes : 1976, 1986, 1997, pour la traduction anglaise de Robert Layton.

CARON Jean-Luc, La maladie, in Sibelius de A à Z, Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen (A.F.C.N.) n° 14, 1996 ; Jean Sibelius, L’Âge d’Homme, 1997 ; Sibelius, Actes Sud/Classica, 2005.

VIGNAL Marc, Jean Sibelius, Fayard, 2004.

Image libre de droit : Jean Sibelius par Akseli Gallen-Kallela

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