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Les univers incompatibles de Schuricht et Steinberg dans la Symphonie n° 7 de Bruckner

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Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n° 7. Orchestre philharmonique de Berlin, direction : Carl Schuricht. 1 CD-R St-Laurent Studio. Enregistré en studio, à Berlin entre février et mai 1938. Pas de notice. Durée : 64:54

Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n° 7. Orchestre symphonique de Boston, direction : William Steinberg. 1 CD-R St-Laurent Studio. Enregistré en concert au Symphony Hall de Boston, en janvier 1974. Pas de notice. Durée : 62:18

 

Les archives du label St-Laurent Studio nous proposent deux conceptions radicalement opposées de la Symphonie n° 7 de Bruckner. Réjouissons-nous de ces lectures si instructives de l’œuvre.

La foi de Bruckner a été décrite à maintes reprises comme celle d’un humble paysan. Une fois baignée par la lumière des sentiments simples, étrangère aux masses sonores du postromantisme héroïque. C’est en partie vrai et donc, en partie faux. Le caractère mystique est bien la chose la plus délicate à définir en matière de musique. On peut tout juste affirmer « qu’on y est ou pas ». Mais cet accord “divin” prend bien des chemins de traverse, que l’on écoute Furtwängler, Jochum, Celibidache ou Schuricht.

Il existe presque une dizaine de versions de cette symphonie sous la baguette de Schuricht. La première est celle-ci, de 1938, captée à Berlin, en studio, et la dernière, en 1964, avec la Philharmonie de La Haye. La présente lecture se situe avant “l’orage” dans lequel le chef allemand faillit être emporté, accusé d’être un « intellectuel internationaliste », un « Judenfreund » selon la terminologie nazie. Peu de lectures atteignent pourtant ce degré de germanité. Elle débute comme un rêve éveillé, dans les sons parasites de l’acétate des 78 tours Polydor. Quelques cors faux (7’50), quelques stridences, saturations dans les forte et on entre dans un univers d’une douceur infinie qui culmine dans la coda du finale du premier mouvement. Ah si la stéréo… L’Adagio est plus beau encore, d’une tendresse inouïe. Une véritable prière portée par un vibrato brillant de finesse. La clarté, la pureté des phrases émeut. Rien n’est laissé dans l’ombre ou bien suggère le drame, mais bien au contraire, l’offrande. Écoutez ce decrescendo infini puis le thème reprendre son envol (4’30’) : le ciel semble s’ouvrir devant nous. Le Scherzo évoque quelques danses populaires, les ländler de la paysannerie autrichienne à laquelle Bruckner était fier d’appartenir. C’est une pastorale de délivrance, exaltée par la joie de la trompette. Schuricht utilise le rubato a minima. De ses pupitres, il obtient ce qu’il souhaite, donnant l’impression d’accomplir davantage un travail de peintre que de musicien grâce à la délicatesse des éclairages. Dans le finale, la marche héroïque des cordes scintille, d’allure presque tchèque par sa chaleur dynamique. Réminiscence tchèque, à Berlin, en 1938… Les deux chorals d’orgue transposés aux vents réjouissent par leur élégance vive. Cette belle lecture rejoint celles de Stuttgart (1953), de la NDR de Hambourg (1954) et, à nouveau du Philharmonique de Berlin, mais cette fois-ci au festival de Salzbourg (1964).

Trente-six ans plus tard, dirige la même œuvre, en concert, à Boston. Le chef allemand naturalisé américain – il quitte l’Allemagne à l’arrivée de nazis – termina sa carrière comme directeur musical du , entre 1969 et 1972. Steinberg possède une conception qui n’est en rien comparable avec celle de Schuricht. Il est avant tout un narrateur devant un orchestre américain typé : cuivres impressionnants, attaques dynamiques et compactes des cordes dans l’acoustique sèche de la salle. De fait, les accents, les phrases longues tenues par le vibrato le sont avec une force, une tension physique athlétique.

Cette Symphonie n° 7 est d’un engagement permanent jusque dans la précision des notes piquées imposées aux bois dans le premier mouvement. L’Adagio est d’une gravité intimidante. Steinberg sait être à la fois incisif et passionné. Tout, dans sa direction fonctionne sur le principe de la logique : à la tête de ses pupitres, il aborde chaque phrase musicale comme une conquête nouvelle. Un souvenir d’avant-guerre, lorsqu’il fut assistant de Toscanini ? Le Scherzo avance par une infinité d’éléments sonores – il est vrai que la prise radiophonique accentue ce phénomène d’éparpillement – qui fusionnent les énergies et assurent la cohérence de l’ensemble. C’est exactement l’inverse d’un Schuricht qui pense d’abord la “vague sonore” brucknérienne puis la nourrit. Le finale a toute la rudesse cuivrée et tonitruante des orchestres américains dans cette partition (Chicago, Pittsburgh, New York, San Francisco). Le caractère lisztien et berliozien de cette version enflammée apparaît hors de propos dans une musique aussi céleste. Il n’empêche : voilà un concert auquel on aurait aimé assister !

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Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n° 7. Orchestre symphonique de Boston, direction : William Steinberg. 1 CD-R St-Laurent Studio. Enregistré en concert au Symphony Hall de Boston, en janvier 1974. Pas de notice. Durée : 62:18

 
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