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Les profondeurs ténébreuses de Brahms et Rachmaninov par Alexandre Kantorow

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Paris. Philharmonie, Salle Pierre Boulez. 30-I-2021. Johannes Brahms (1833-1897) : Ballades op.10. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Sonate pour piano n° 1 en ré mineur op. 28. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Chaconne de la Partita n° 2 pour violon seul en ré mineur BWV 1004, transcription pour la main gauche de Johannes Brahms. Alexandre Kantorow, piano.
Concert produit par Les Estivales de Musique en Médoc, enregistré sans public et diffusé sur les sites Philharmonie Live et Medici.tv

Après les avoir enregistrés, joués au concours Tchaïkovski, continue de nous éblouir avec ses compositeurs favoris, Brahms et Rachmaninov, dans leurs œuvres les plus sombres. C’est dans le silence désert et la pénombre de la salle Pierre Boulez de la Philharmonie, que son dernier récital les a réunis, avec Bach.


Ré mineur. Tonalité ténébreuse et funeste entre toutes. Tonalité de la désespérance. Celle du Don Giovanni ou du Requiem de Mozart. Celle du dernier des 24 Préludes de Chopin. Dans la nuit de la salle Pierre Boulez, les dalles de parement mordorées forment une étrange constellation. Sur la scène quatre pianos, mais un seul éclairé, d’une lumière tamisée. Filmé dans un clair-obscur, fait émerger du silence les quatre Ballades op. 10 de Brahms, nous faisant entrer de plain-pied dans leur atmosphère étrange. Inspirée du drame épique du poème écossais « Edward », la Ballade n° 1, comme nimbée d’une brume nordique, commence dans les sonorités blêmes d’un chant esquissé, doublé de basses cotonneuses et sombres. Le pianiste en habite tous les espaces, en étire le temps épuisant le son dans de longues et interrogatives suspensions. La sonorité profonde semble provenir des tréfonds insondables d’un monde intérieur en apesanteur, le ton est d’une gravité saisissante. Puis le drame se noue dans un crescendo d’une grande intensité, emportant le corps entier du pianiste, avant de s’enfoncer dans l’ultime accord de ré mineur. La Ballade n° 2 est en demi-teintes. Le musicien joue de l’estompe et des oppositions, imprégnant d’une infinie douceur le chant dont il distend le flux sans que jamais sa ligne ne s’effondre, ce chant qui revient tendrement bercé par les syncopes de la basse, après un épisode forte, au rythme obsédant et au souffle court. Alexandre Kantorow, en maître du temps musical, construit ces Ballades avec une imagination, une intelligence et une sensibilité rares, rassemblant les fragments dont elles sont composées en une narration poétique où la respiration et la texture sonore, l’espace du son lui-même sont travaillés avec une constante attention. Ainsi nous transporte-t-il dans le monde fantastique de la Ballade n° 3 et les aigus surnaturels de son choral où tinte le chant d’un coucou, puis dans la Ballade n°4, valse retenue toute en délicatesse, la lumière de son chant doucement voilée.


La Sonate n° 1 en ré mineur op. 28 de Rachmaninov arrive dans le droit fil. Inspirée de la Faust-Symphonie de Liszt, elle en possède la construction et la dimension, composée elle aussi des trois portraits musicaux de Faust, Marguerite et Méphistophélès. Gravée par Kantorow au disque en 2017, cette œuvre nous avait déjà conquis, attestant de la maîtrise et la maturité de son interprète. Il nous avait ébahis par la clarté, le panache de son jeu brillant et son sens de la construction. Quatre années ont passé. Voici qu’à présent, il nous subjugue par la concentration accrue de la force expressive, fruit d’une vision mûrie, d’un cheminement qui le conduit aujourd’hui à sculpter le son encore davantage, au fond du clavier. La sonorité a pris du corps, de la rondeur, de la couleur, de la longueur et de l’intensité. Le chant a gagné en ferveur dans les longues lignes mélodiques du premier mouvement, en particulier celle du deuxième thème (sur la note ré répétée). L’articulation claire et précise donne tout à entendre dans ses emportements les plus vertigineux, les plus cinglants, sous un éclairage sonore parfaitement dosé. Le Lento est renversant de beauté : avec quelle intime noblesse, quelle poésie à fleur d’âme en déroule-t-il la mélopée, dans une sublime projection du son ! Les contrastes sont poussés à l’extrême dans l’effroyable troisième mouvement, mu par un feu ardent. Les doigts acérés, il nous précipite dans son tourbillon infernal, puis offre l’éphémère répit de ses thèmes éthérés, interrompus sans ménagement, aspirés par un galop démoniaque à souhait, sa main gauche sonnant tel un bourdon le Dies Irae, jusqu’à la fracassante chute finale.

La Chaconne de la Partita n° 2 en ré mineur BWV 1004 de Bach, transcrite par Brahms pour la main gauche, ne laisse pas plus de place au relâchement de l’attention : le pianiste conduit son chant continu avec une expressivité constante, modelant la ligne, galbant la phrase de son magnifique legato, la laissant respirer, révélant son écriture harmonique dans la plasticité du temps. L’essentiel de l’art musical est peut-être là, dans la respiration de cette chaconne, dans l’appropriation de sa temporalité.

Crédits photographiques : © Adu Parc / Philharmonie de Paris

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