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Martha Argerich : six décennies de musique, deux coffrets dont un indispensable

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« Rendez-vous avec Martha Argerich ». Œuvres de Albéniz, Beethoven, Brahms, Chostakovitch, Debussy, Kodály, Lecuona, Mozart, Piazzolla, Prokofiev, Rachmaninov, Ravel, Rovira, Saint-Saëns, Schumann et Villoldo. Interprètes : Martha Argerich, piano ; Nicholas Angelich, piano ; Susanne Barner, flûte ; Pablo Barragán, clarinette ; Evgeni Bozhanov, piano ; Guy Braunstein, violon ; Lyda Chen, alto ; Alexandra Conunova, violon ; Lysandre Donoso, bandonéon ; Annie Dutoit, narratrice ; Ariel Eberstein, contrebasse ; Gabriele Geminiani, violoncelle ; Anton Gerzenberg, piano ; Michael Guttman, violon ; Thomas Hampson, baryton ; Geza Hosszu-Legocky, violon ; Stephen Kovacevich, piano ; Mischa Maisky, violoncelle ; Alexander Mogilevsky, piano ; Edgar Moreau, violoncelle ; Sergueï Nakariakov, trompette ; Chloë Pfeiffer, piano ; Tedi Papavrami, violon ; Akane Sakai, piano ; Akiko Suwanai, violon ; Kasparas Uinskas, piano ; Mauricio Vallina, piano ; Alisa Weilerstein, violoncelle ; Jing Zhao, violoncelle ; Lilya Zilberstein, piano ; Symphoniker Hamburg ; direction : Ion Marin. 7 CD Avanti Classic. Enregistrés du 25 juin au 1er juillet 2018 à la Laeiszhalle et le 2 juillet 2018 au Schmidt Theater à Hambourg. Textes de présentation en anglais, allemand et français. Durée totale : 8 h 01

« The Successful Beginning ». Œuvres de Bartók, Beethoven, Brahms, Chopin, Liszt, Mozart, Prokofiev, Ravel et Schumann. Martha Argerich, piano ; Ruggiero Ricci, violon ; Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden, direction : Ernest Bour ; Orchestre symphonique de la Radio de Cologne, direction : Peter Maag. 4 CD Profil Medien. Enregistrés entre 1955 et 1961. Biographie en anglais et allemand. Durée totale : 4 h 05

 

Six décennies séparent les enregistrements des deux coffrets récemment parus de . Les deux éditions témoignent de la personnalité unique de la musicienne. Pour autant, on aura une attention toute particulière pour les premières apparitions, devant les micros, de la pianiste.

Débutons l’écoute par le coffret sorti chez Avanti Classic. Il s’agit de captations estivales lors de l’édition 2018 du festival de Hambourg. Cette série de concerts – du moins annoncés comme tels, mais les prises semblent, pour la plupart, réalisées dans les conditions du studio – rappellent les « années Lugano » durant lesquelles Emi proposait une sélection affûtée de découvertes de jeunes musiciens et d’œuvres remises au goût du jour. Il en va différemment avec cette parution de qualité inégale et sans réelles découvertes.

Commençons par quelques déceptions. La prise souvent déséquilibrée de ces bandes pose problème. C’est le cas avec Fêtes des Nocturnes de Debussy (Argerich et Gerzenberg) dont les deux pianos sont d’une dureté rédhibitoire. Le Prélude à l’après-midi d’un faune (Kovacevich / Argerich) paraît bien plat après la version de 2016 (Warner). Brouillonne, la Sonate pour violoncelle et piano du même Debussy (Maïsky et Argerich) étouffe la sonorité du violoncelle. On préfèrera les trois lectures précédentes du duo (1981, 2000 et 2010 chez Warner et DG). La Valse de Ravel se déploie avec raideur, Argerich et Angelich multipliant les tempi lentissimes ou une frénésie qui font regretter la pianiste avec Freire (Decca) et Rabinovitch (Teldec). Côté musique russe, grande déconvenue avec l’arrangement de la Symphonie “Classique” de Prokofiev, proposée par Bozhanov et Sakai. Que de brutalités et de défauts de mise en place, voire une certaine trivialité sous prétexte de faire de l’effet ! Comment oublier Argerich et Bronfman (Warner) puis Argerich et Leschenko (Avanti) ? La discographie considérable du Trio n° 2 de Chostakovitch montre les limites de la lecture de Braunstein, Weilerstein et Argerich : manque de fusion entre les trois instruments et insolente domination du piano. Les mêmes Braunstein et Weilerstein desservent le Duo de Kodaly. Cette « œuvre de mélancolie » selon les termes de Bartók est jouée sans épaisseur. L’idée contestable de transcrire pour flûte, violoncelle et piano, le Trio op. 49 n° 1 de Mendelssohn a pour conséquence de déséquilibrer la partition qui devient une sorte de concerto pour flûte. Dommage pour le piano si inspiré d’Argerich dans le finale car il entraîne ses partenaires (Barner et Geminiani) aux portes du Songe d’une Nuit d’été. On écoutera les Fantasiestücke op. 73 de Schumann dans les versions de Maïsky et Argerich (1984 et 1999), préférables à la présente mouture : un violoncelle décalé sur la gauche, un piano trop large et lointain, un dialogue qui part en tous sens. Les Dichterliebe de Schumann nous laissent aussi sur notre faim : le piano d’Argerich a disparu laissant bien seule la voix fatiguée d’Hampson. Le septième volume réunit des pièces éparses dont un terne Carnaval des Animaux, des morceaux anecdotiques de Lecuona, Villoldo, Rovira, ainsi que des arrangements dont les incontournables tangos qui ont perdu depuis longtemps leur parfum de provocation. La Musiquita Nocturna d’après Mozart dans l’arrangement “piazzollesque” de Choël Pfeiffer est un pâle détournement.

Passons aux réussites. Hosszu-Legocky et Bozhanov proposent une Sonate pour violon et piano de Debussy intelligemment pensée, tout autant que la Sonate pour violon et violoncelle de Ravel par Conunova et Moreau. L’Ouverture sur des thèmes juifs de Prokofiev impressionne par sa saveur et une gravité mêlées. Une grande version. La Sonate pour deux violons de Prokofiev (Papavrami et Suwanai) est portée avec un lyrisme et un sens de l’humour subtil. Cendrillon, dans la version pour deux pianos de Pletnev (alternance de Mogilevsky et Sakai puis Bozhanov et Uinskas) possède un beau tempérament et quelques accents stravinskiens. Argerich impressionne dans le Concerto n° 1 de Chostakovitch, l’un de ses concertos favoris. L’Orchestre symphonique de Hambourg est plus valeureux et inspiré que ceux du Württemberg et de la Suisse italienne. Le Triple Concerto de Beethoven voit aussi triompher le piano alors que le compositeur offre une place égale aux deux autres solistes. Quelle élégance, heureusement, quel sens de la narration dans les deux derniers mouvements, grâce à Maïsky et Papavrami ! Un coffret en demi-teinte, nullement prioritaire dans la discographie d’Argerich.

La réédition d’enregistrements d’archives de par le label allemand Profil Günter Hänssler, « The Successful Beginning », est, en revanche, une aubaine. Malgré un son très médiocre, l’Étude op. 10 n° 1 de Chopin jouée par une pianiste âgée de 14 ans, sidère ! Victorieuse des concours Busoni et de Genève en 1957 puis Chopin de Varsovie en 1965, elle se montre déjà telle qu’en elle-même. Suivons l’écoute dans l’ordre proposé par les disques.

Capté à Baden-Baden aux côtés de Bour, le Concerto en sol de Ravel ouvre le premier des quatre CD. La fraîcheur de l’interprétation saisit et, paradoxalement, souligne le caractère vieillot des timbres de l’orchestre (le livret bien chiche précise le tempo Allegro assai pour le mouvement lent alors qu’il s’agit d’un Adagio assai !). On songe déjà aux versions d’Argerich avec Abbado à Berlin puis à Londres. Gaspard de la nuit, génial de mystère, minéral, scintille dans Ondine et explose dans Scarbo. Il faudra attendre 1974 (DG) pour que Le Gibet soit d’une intensité comparable. Parue également dans la collection Early Records de DG, la Sonatine est d’un dynamisme peu commun. La Sonatine pour violon et piano de Bartók et l’Introduction et Tarentelle de Sarasate puis la Sonate pour violon et piano op. 12 n° 3 de Beethoven, toutes trois enregistrées avec Ruggiero Ricci, lors de concerts à Leningrad, en 1961 fascinent par l’engagement… de Ricci. Il est la « star » du jour et Argerich, une (magnifique) accompagnatrice.

Le RSO de Cologne dirigé par n’est pas la formation mozartienne la plus élégante qui soit. Dans le Concerto en ut majeur, l’entrée du piano « illumine » littéralement la partition. On n’entend plus que l’énergie délicate du rythme, la tension rapide et pourtant si chantante du piano. Les trois Sonates de Mozart – K. 310, K. 330 et K. 576, cette dernière étant déjà parue chez DG – possèdent une verve réjouissante et un humour certain. La Sonate pour piano n° 7 de Beethoven est l’un des témoignages les plus remarquables de cette édition. L’engagement sidère par sa détermination, la perfection du jeu, l’exaltation d’une jeune artiste qui libère sa personnalité. La Toccata de Schumann est « propulsée » par l’expression d’une vigueur irrépressible. La Toccata et la Sonate n° 3 de Prokofiev au catalogue DG sont des « must » de la discographie. À placer aux côtés des lectures de Samson François, Gilels, Janis et le compositeur lui-même pour la Toccata et de Weissenberg, Petrov, Gilels, Ginsburg, Egorov, entre autres, pour la Sonate. Les deux moutures (1957 et 1961) de la Rhapsodie hongroise n° 6 de Liszt (le document genevois de 1957 est médiocre quant à la prise de son) laissent sans voix ! Les Chopin sont d’une limpidité et d’une tension sans faille, la Ballade n° 4, d’un charme fou. La construction de la Barcarolle (1961) force l’admiration. Elle sera plus émouvante encore dans le live du Concours de Varsovie en 1965. Un coffret magistral.

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« Rendez-vous avec Martha Argerich ». Œuvres de Albéniz, Beethoven, Brahms, Chostakovitch, Debussy, Kodály, Lecuona, Mozart, Piazzolla, Prokofiev, Rachmaninov, Ravel, Rovira, Saint-Saëns, Schumann et Villoldo. Interprètes : Martha Argerich, piano ; Nicholas Angelich, piano ; Susanne Barner, flûte ; Pablo Barragán, clarinette ; Evgeni Bozhanov, piano ; Guy Braunstein, violon ; Lyda Chen, alto ; Alexandra Conunova, violon ; Lysandre Donoso, bandonéon ; Annie Dutoit, narratrice ; Ariel Eberstein, contrebasse ; Gabriele Geminiani, violoncelle ; Anton Gerzenberg, piano ; Michael Guttman, violon ; Thomas Hampson, baryton ; Geza Hosszu-Legocky, violon ; Stephen Kovacevich, piano ; Mischa Maisky, violoncelle ; Alexander Mogilevsky, piano ; Edgar Moreau, violoncelle ; Sergueï Nakariakov, trompette ; Chloë Pfeiffer, piano ; Tedi Papavrami, violon ; Akane Sakai, piano ; Akiko Suwanai, violon ; Kasparas Uinskas, piano ; Mauricio Vallina, piano ; Alisa Weilerstein, violoncelle ; Jing Zhao, violoncelle ; Lilya Zilberstein, piano ; Symphoniker Hamburg ; direction : Ion Marin. 7 CD Avanti Classic. Enregistrés du 25 juin au 1er juillet 2018 à la Laeiszhalle et le 2 juillet 2018 au Schmidt Theater à Hambourg. Textes de présentation en anglais, allemand et français. Durée totale : 8 h 01

« The Successful Beginning ». Œuvres de Bartók, Beethoven, Brahms, Chopin, Liszt, Mozart, Prokofiev, Ravel et Schumann. Martha Argerich, piano ; Ruggiero Ricci, violon ; Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden, direction : Ernest Bour ; Orchestre symphonique de la Radio de Cologne, direction : Peter Maag. 4 CD Profil Medien. Enregistrés entre 1955 et 1961. Biographie en anglais et allemand. Durée totale : 4 h 05

 
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