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Heureuses retrouvailles des artistes et du public au Printemps des Arts de Monte-Carlo

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Monte-Carlo. Festival Printemps des Arts. 20-III-2021. Musée Océanographique, Franz Liszt (1811-1886) : Lugubre Gondola II, S. 200 ; 3 Odes funèbres S.112 ; Am Grabe Richard Wagners S. 202 ; Csárdás macabre S.224, Béatrice Berrut, piano. Salle des Étoiles, Sebastian Rivas (né en 1975) : Snow On Her Lips, création mondiale, Emma Terno, performeuse ; Daniel Zea, vidéo et informatique musicale ; Collectif Êkheía. 21-III-2021. Opéra Garnier, Franz Liszt (1811-1886) : Les Années de Pèlerinage (intégrale), Bertrand Chamayou, piano

La date fatidique du 13 mars avait mis un coup d’arrêt brutal à son édition 2020. Le Festival Printemps des Arts de Monte-Carlo fête un an après, jour pour jour, le retour des musiciens sur ses scènes, devant un public réduit, mais bel et bien présent.

Quelle joie partagée ! Quelle bouffée d’émotions ! Monaco, l’un des trop rares endroits européens qui aient tenu bon face à la pandémie, a maintenu l’accès du public au spectacle vivant depuis la réouverture de ses lieux culturels en septembre dernier. Avec un protocole sanitaire très strict, la Principauté nous démontre que « ce n’est pas un problème » comme le souligne Marc Monnet, conseiller artistique du festival, qui tirera sa révérence après près de vingt ans à la proue de sa programmation. 

Le Festival a commencé le dimanche 14 mars, avec deux concerts de l’Ensemble Intercontemporain, le concert d’ouverture ayant été annulé. Comme chaque année, Marc Monnet a composé sa programmation avec science et singularité. Les différents évènements ont été rassemblés en journée pour tenir compte du couvre-feu, et regroupés les samedis et dimanches. Pas de concert-surprise ni de caravane musicale, ni de concerts décentralisés. Hormis cela, tout y est. Quatre créations contemporaines, Liszt, la seconde École de Vienne, la musique française pour clavecin et pour piano en sont les grands axes. 

Les Liszt dépouillés et émouvants de

Le 20 mars, après une master class captivante de , nous voici au Musée Océanographique, pour un récital de la pianiste , qui nourrit une dévotion artistique et spirituelle à la musique de . Au programme, les œuvres tardives et sombres du compositeur, dont l’écriture dépouillée tend à désagréger le langage tonal. La musicienne installe une atmosphère sinistre et chargée dès les premières notes de la Lugubre Gondola II, dont le balancement n’est plus que l’ombre d’une barcarolle. Le chant profond aux sonorités longues qu’elle puise dans ce Bösendorfer parfait pour ce répertoire, nous saisit. Nous voici hors du temps et hors du monde à l’écoute de la première des trois Odes funèbres, Les Morts, pris dans ses silences de plomb, ses trémolos impressionnants, sa désespérance, mais aussi dans la merveilleuse douceur qu’elle laisse un moment affleurer. L’expression est dense, prégnante, le toucher précis, le son concentré, du glas funeste et des profondeurs glaçantes de La Notte, à l’exaltation inquiétante du Triomphe funèbre du Tasse. Ici son jeu devient orchestral, puissant, avant que d’habiller d’une pudique nudité le bref hommage à l’auteur de Parsifal, Am Grabe Richard Wagners. Sa Csárdás macabre, brûlante et démente, finit par tout emporter, nous plaçant au bord d’un gouffre à la fin du concert. Beatrice Berrut laisse forte impression dans ces œuvres si particulières, dont elle investit chaque espace musical d’un sens expressif empreint de spiritualité, pénétrant l’intime, hors de tout artifice. Superbe programme à retrouver dans son disque tout juste paru au label Printemps des Arts. 

dans les Années de Pèlerinage

Le 21 mars, Bertrand Chamayou nous convie à un autre voyage lisztien, un voyage au long cours, celui des trois Années de pèlerinage. « Cela fait dix ans que je ne les ai pas jouées en public, nous dit-il, j’ai accepté de les donner à nouveau pour le Printemps des Arts ». Trois concerts à l’Opéra Garnier, pour cette somme qui traverse quarante ans de la vie du compositeur, et que le pianiste interprète entièrement de mémoire, une prouesse ! La Première année: Suisse, est du matin: à 11h30 commence le récital, avec son album de souvenirs, d’impressions, de paysages qu’il peint avec grand art. Son jeu se détache parfois du détail pour en livrer l’atmosphère, traduire une image, comme le paisible ondoiement d’Au Lac de Wallenstadt, un élan, comme celui radieux d’Au bord d’une source, un sentiment, comme celui tumultueux d’Orage. Il est vibrant et intense dans La Vallée d’Obermann. Cette première escale nous offre une heure de couleurs, de délicatesse, de poésie. La Deuxième année : Italie, et son supplément Venezia e Napoli, est tout aussi inspirée : Chamayou extrait de leurs pages tout ce qu’elles possèdent de lumière, de beauté plastique, avec un sens de la ligne, du phrasé, du mouvement, et dans une projection sonore qui donnent vie à toutes leurs références poétiques. La Troisième année: Italie, redoutable après deux heures de musique, renonce aux effusions pour la gravité méditative et l’élévation mystique : moment bouleversant dans ses accents sombres, austères, tout autant que dans le frémissant babillage des célestes Jeux d’eaux à la Villa d’Este, éclaboussants de fraîcheur sous les doigts du pianiste.

Étonnante et fascinante création de

Création-commande du festival, Snow On Her Lips de nous a fait vivre une expérience singulière, le 20 mars, dans la salle des Étoiles du Sporting d’été. Production du GRAME, la représentation : « Monodrame pour une performeuse, deux instrumentistes, objets électronique et vidéo », exécutée par Emma Terno, Daniel Zea, et le Collectif Êkheía (Bastien Roblot et Olivia Martin), repose sur une écriture hybride instrumentale et une théâtralisation qui mettent en scène la femme et son corps, dans une poétique de la fragmentation prélude à une reconstruction. Les objets, mannequins démembrés, participent de la dramaturgie inspirée des Affetti des toiles du Caravage. Il en est de même des sons, électriques et instrumentaux, les corps vivants ou inertes devenant eux-mêmes instruments.

Dans la pénombre du lieu (qui aurait dû être un tunnel) la progression dramatique touchant aux extrêmes de l’audible empoigne le spectateur et ne le lâche plus, jusqu’à l’effet saisissant de la fin, alors que les trois « acteurs » s’éloignent vers un ailleurs aveuglant de lumière, les tentures noires s’écartant sur la perspective marine, presque irréelle derrière les vitres. Ce spectacle époustouflant où la musique est l’élément d’un tout, met en évidence les limites de ce qui aujourd’hui n’est pas loin de devenir un concept : la représentation vidéo.

Trois week-ends tout aussi denses se profilent jusqu’à la mi-avril, auquel le public français aura accès, en dépit des confinements en vigueur, les autorités monégasques ouvrant les portes de la Principauté aux visiteurs munis de leurs billets ou réservation. 

Crédits photographiques : © Alice Blangero

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