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Les claviers à l’honneur au Printemps des Arts de Monte-Carlo

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Monte-Carlo. Printemps des Arts. 4-IV-2021. Gérard Pesson (né en 1958) : Adieu, extrait de Musica ficta, vol.2) ; La lumière n’a pas de bras pour nous porter, pour piano amplifié ; Origami Chopin (extrait de Musica ficta vol.3) ; Jeux d’os aux Capucins (extrait de Vexierbilder, Rom) ; Speech of clouds (extrait de Vexierbilder II) ; Gustave Samazeuihl (1877-1967) : Le Chant de la mer ; Pierre-Octave Ferroud (1900-1936) : Types ; Abel Decaux (1869-1943) : Clairs de Lune ; Louis Aubert (1877-1968) Sillages : Franz Liszt (1811-1886) : Six chants polonais de Frédéric Chopin ; Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen S.180 ; Arnold Schönberg (1874-1951) : Six petites pièces op.19 ; Marco Stroppa (né en 1959) : Trois Études paradoxales ;. Paul Salard, Albertine Monnet, Lily Malivel et Stella Almondo, pianistes élèves du CRR de Nice ; Aline Piboule, piano ; Marie Vermeulin, piano
Œuvres de Louis Couperin, Jean-Philippe Rameau, François Couperin, Antoine Forqueray, Jacques Duphly, Claude Balbastre ; Pierre Hantaï, clavecin

Les claviers étaient à l’honneur durant ce quatrième week-end du Printemps des Arts de Monte-Carlo, avec trois récitals (piano et clavecin) accueillis dans les espaces luxueux de l’Opéra Garnier et du Musée océanographique.

Du répertoire baroque à la musique d’aujourd’hui, des maîtres anciens aux compositeurs vivants, c’est ce voyage à travers le temps et ce croisement des esthétiques et des langages que recherche Marc Monnet dans une programmation qu’infiltrent plusieurs thématiques.

Dans les ors de l’Opéra Garnier, tout d’abord, et dans le cadre de la résidence de Gérard Pesson, les élèves du Conservatoire à Rayonnement Régional de Nice préludent avec quelques pièces courtes du compositeur, attachées, ou non, à l’apprentissage, toutes savoureuses et inventives quant à l’approche du clavier et au traitement du son. Après Paul Salard (Adieu), Albertine Monnet teste les vertus de l’effet « guïro » sur le clavier amplifié dans La lumière n’a pas de bras pour nous porter. Lili Malivel a choisi Origami Chopin et Jeux d’os aux Capucins, deux titres joueurs d’une musique qui ne l’est pas moins. Speech of clouds est plus sérieuse et plus longue aussi, superbement rendue par Stella Almondo.

Pour son récital sur le grand Bösendorfer de l’Opéra Garnier, a repris les quatre pièces qu’elle vient de graver dans la collection Printemps des Arts de Monte-Carlo, un label initié par Marc Monnet : hommage à la musique française du premier XXᵉ siècle, avec quatre compositeurs « en marge », qui ont œuvré dans l’ombre des « grands » (Debussy, Franck, Fauré, Ravel, etc.) sans les honneurs de la postérité. Certains noms sont connus, Gustave Samazeuihl ou encore Louis Aubert, les deux autres, et (décédé à 36 ans), sont à découvrir.

Les sources d’inspiration comme les thématiques sont proches les unes des autres, celle de la mer et du mouvement, des clairs de lune avec les « lumières spéciales » dont parle Debussy. les prodigue dans Clair de lune au large de Samazeuihl, une pièce balançant entre mystère des profondeurs, poésie sonore et nostalgie délicatement suggérés par notre pianiste. De , Bourgeoise de qualité et Vieux Beau sont des pièces de caractère auxquelles elle donne brillance et panache avec une aisance et une fluidité du geste qui nous ravissent. Le clavier est homogène et l’envergure virtuose. Clairs de lune toujours (1,3,4), d’ cette fois. L’écriture y est plus aventureuse, avec cette cloche dans les graves du piano (1). Aline Piboule tire du clavier de belles couleurs et des résonances profondes dans le 3 avant de déployer une dimension orchestrale dans le 4 (La Mer) sollicitant tous les registres de son instrument via une digitalité légère et des aigus somptueux, comme des jets de lumière à la crête des vagues. Merveilleux pianiste qui a créé Valses nobles et sentimentales de Ravel, lit-on dans les notes de programme, Louis Aubert déserte sa Bretagne pour les paysages du pays basque : musique de plein-air au pianisme généreux et aux harmonies mouvantes (Sur le rivage) dont Aline Piboule nuance les éclairages, cherche la résonance et la sensualité des couleurs (Soccory). Elle soigne la flexibilité des lignes et la transparence des textures dans une dernière page étourdissante (Dans la nuit) avec laquelle elle termine son récital… non sans avoir rendu hommage à la grande à travers une courte page donnée en bis.

Après l’entracte, Aline Piboule est relayée par Marie Vermeulin dont le programme aborde les trois thématiques du festival, à savoir la création, la seconde école de Vienne et avec lequel elle débute et referme son récital.

Six chants polonais de Frédéric Chopin est une transcription/réécriture de pièces vocales de Chopin composées sur des poèmes polonais : un feuillet d’album balançant entre jovialité et mélancolie servi par les couleurs et la vitalité du jeu de Marie Vermeulin qui en dispense le charme et l’élégance. Les Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen (« Les pleurs et les lamentations, les tourments et le découragement »), des mots chantés par le chœur d’ouverture de la Kantate BWV 12 de Bach, sont d’une toute autre facture. Liszt aborde la grande forme, sorte de chaconne avec basse obstinée au cours de laquelle un « recitativo lagrimoso » fait office de mouvement lent. L’envergure pianistique et la puissance du jeu de l’interprète s’y exercent, dont les sonorités embrasent le clavier sans que jamais le fil du propos ne se rompt.

, souffrant, n’est pas dans la salle pour la création des ses trois nouvelles Études paradoxales (7,8,9), un projet qu’il porte depuis 2016 : écrire, à l’instar de Debussy, deux « livres » de six Études pour le piano dont les titres jouent librement avec ceux de son aîné, à travers cette distanciation ironique qui plait à Stroppa. Rappelons que, dans cette même collection Printemps des Arts de Monte-Carlo, Marie Vermeulin a déjà enregistré l’intégrale des Études de Debussy, sommet de la littérature pianistique du premier XXᵉ siècle. De brèves cellules baignées de résonance courent sur tout le registre du clavier, entretenant surprise et fugacité dans Pour les désagrègements ; entre éclat et mystère de l’ombre, résonance et extinction du son, Pour les arpèges déchiquetés cheminent de l’écriture discontinue à la polyphonie retrouvée. Dans Pour les quartes éphémères, notre préférée, c’est l’ordre du timbre et du mouvement qui prédomine : une étude proche de celle de Debussy, pas si paradoxale qu’il n’y paraît ! À bonne école, Marie Vermeulin nous révèle ces nouvelles pages à l’encre à peine sèche avec une délicatesse et un geste félin qui les enchantent.

Des qualités qui valent également pour l’interprétation des Six petites pièces pour piano op.19 d’ où l’émotion affleure. Le maître viennois fait lui aussi résonner l’intervalle de quarte dans une dernière page, hommage à Mahler qui vient de mourir (1911). Les six pièces (à peine six minutes) relèvent de la petite forme et de l’économie du matériau, agencées avec un art subtil de l’articulation et de l’équilibre formel. C’est ce que l’on ressent à travers la conduite souple et l’écoute exigeante de notre pianiste. Comme sa collègue et amie, Marie Vermeulin regarde vers les compositrices, choisissant pour son bis non pas Robert mais et sa Romance en la mineur.

Couperin, Rameau, Forqueray, Duphly et Balbastre : ce sont les maîtres du clavecin français du XVIIIᵉ siècle et leurs suiveurs que met à l’affiche de son récital dans la salle du Musée océanographique qui surplombe la mer. Détendu et visiblement heureux de retrouver son public, le claveciniste prend le temps de présenter son programme avec beaucoup de précisions voire des révélations… s’agissant d’abord de la pièce de Rameau intitulée Les trois mains (extraite du Troisième livre). La technique, toute nouvelle à l’époque, consiste à passer la main gauche au-dessus de la droite pour donner l’illusion d’une troisième main. La paternité reviendrait non pas à Rameau mais à Scarlatti qu’il a vu jouer lors des deux passages de l’Italien à Paris. Observée sous cet éclairage, la pièce se révèle être un Fandango aux basses opulentes et aux farouches nervures rythmiques sous les doigts de l’interprète. La Gigue en rondo qui referme ce Troisième livre n’est pas moins galvanisante, scandée dans son refrain par une même note en bourdon.

De , le gardien du « bon goût » français, a choisi un des Préludes de l’Art de toucher le clavecin et, à dessein, deux pièces bien connues issues du Sixième ordre : Les Bergeries, que Bach recopie pour l’offrir à sa seconde femme Magdalena et Les Barricades mystérieuses dont notre interprète lève enfin le mystère : les barricades seraient les armatures en bois sous les robes des dames ! La pièce est jouée « Vivement », tel que l’indique précisément Couperin, modifiant sensiblement le profil de cette musique à caractère « érotique ». Des trois suiveurs, nous retiendrons enfin La lugeac, une gigue tourbillonnante de Balbastre, éditée en 1759, qui sollicite toute la capacité résonnante d’un instrument auquel l’interprète donne également une dimension percussive. Si le clavecin peut nous émouvoir, il a aussi la faculté de nous surprendre.

Crédit Photographique : Aline Piboule, Marie Vermeulin, Pierre Hantaï © Alice Blangero / Printemps des Arts

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Œuvres de Louis Couperin, Jean-Philippe Rameau, François Couperin, Antoine Forqueray, Jacques Duphly, Claude Balbastre ; Pierre Hantaï, clavecin

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