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Printemps des Arts : Les Siècles à l’Auditorium Rainier III

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Monte-Carlo. Festival Printemps des arts. 3 au 5-IV-2021. Gérard Pesson (né en 1958) : Chante en morse durable pour accordéon et orchestre ; Alban Berg (1885-1935) : Kammerkonzert pour piano, violon et treize instruments à vent ; Johannes Brahms (1833-1897) / Arnold Schönberg (1874-1951) : Quatuor avec piano en sol mineur op.25 (transcription pour orchestre. Vincent Lhermet, accordéon ; Bertrand Chamayou, piano ; Renaud Capuçon, violon ; Les Siècles ; direction : François-Xavier Roth

C’est avec le public et une joie profonde des interprètes de renouer avec le rituel du concert qu’a lieu le Printemps des arts à Monte-Carlo où, dans le strict respect des mesures sanitaires, les salles de spectacles sont ouvertes. Créations et œuvres du répertoire en lien avec les thématiques du festival se croisent dans ce riche quatrième et avant-dernier week-end monégasque.

Trois œuvres sont à l’affiche du concert d’orchestre inaugural dont la création mondiale très attendue du Concerto pour accordéon de , le compositeur en résidence du festival : « […] j’ai toujours voulu la présence de compositeurs vivants dans ma programmation », confie Marc Monnet dans le luxueux catalogue de cette édition (la dernière pour lui), qu’il a personnellement « monté » avec textes d’auteurs et photographies de compositeurs parfois inédites.

L’accordéoniste est au côté de l’orchestre et son chef sur le plateau de l’Auditorium Rainier III pour cette création qui débute le concert. On savoure d’emblée le titre éminemment pessonnien, Chante en morse durable, qui donne le ton et peut-être quelques clés d’écoute pour l’auditeur. Ainsi ce mi dans le médium aigu de l’accordéon, insistant et répété, qui lance le concerto et semble le traverser, installant l’écoute, du moins pour la première partie de l’œuvre, dans le registre clair de l’instrument. L’orchestre irradie les sonorités du soliste avec une percussion scintillante qui en prodigue la résonance. L’image spectrale déployée évoque plus d’une fois l’orgue à bouche shō du Japon, surtout lorsque le jeu des harmonicas au sein de l’orchestre vient détempérer les hauteurs. Comme dans son concerto pour piano Future is a faded song, le soliste dessine les motifs et le geste instrumental que l’orchestre accueille et répercute dans une fluidité confondante du mouvement. L’orchestre est aussi ce grand soufflet aux émanations bruitées qui se manifeste à deux reprises, rompant momentanément le fil de la narration. Inventif et subtil orchestrateur, Pesson sait nous surprendre et nous émerveiller tout comme le jeu caressant et délicat, emprunt de douceur et de poésie de à qui l’œuvre est adressée. quant à lui soigne l’équilibre des forces en présence et la flexibilité des lignes d’un orchestre très réactif dont la fantasmagorie sonore nous enchante.

Les deux autres œuvres se rattachent à la seconde école de Vienne, une des thématiques de cette édition qui traverse l’affiche des cinq week-ends : , tout d’abord, avec le redoutable Kammerkonzert pour violon, piano et treize instruments à vents (1923-24), première œuvre dodécaphonique du Viennois qu’il écrit pour fêter les cinquante ans de son maître Schönberg : « Toutes les bonnes choses vont par trois », souligne Berg qui rend hommage à « la Trinité viennoise » en faisant entendre au début de l’œuvre trois motifs fabriqués avec les « lettres musicales » des trois noms, Schönberg, Berg et Webern.


Sur le plateau, et en solistes au côté des vents de l’orchestre jouent à cette occasion sur des instruments d’époque de facture allemande. L’élan bergien est à l’œuvre dans ce concerto de conception très originale réclamant une écoute active tant l’écriture est dense et le propos toujours renouvelé. Le premier mouvement (Thema scherzoso con variazioni), dévolu au piano, est magnifiquement conduit, où le jeu puissant et énergétique de Chamayou entre en synergie avec les vents. L’acoustique semble moins favorable au violon de dont la patine romantique et le jeu un peu lisse dans le médium de son registre le mettent trop en retrait dans un Adagio où dominent les sonorités charnues des vents. S’immisçant par fondu enchaîné, le piano déferle à nouveau et réamorce l’élan d’un Rondo ritmico con Introduzione foisonnant, avec ses trois tempos, ses trois rythmes et ses trois « personnages sonores ». La virtuosité engagée au sein des vents est extrême dont nos treize musiciens relèvent vaillamment le défi. Les deux solistes réunis doivent lutter pour s’imposer dans cet étourdissant maelström sonore que Berg mène jusqu’à un point de rupture. L’épilogue est abrupt, bien anticipé par François-Xavier Roth qui en souligne le saisissement.

On retrouve Les Siècles au complet dans la dernière pièce au programme, une transcription pour orchestre du Quatuor avec piano en sol mineur op.25 de . Elle est réalisée en 1937 par Arnold Schönberg qui est désormais installé sur la côte ouest des États-Unis. On sait l’admiration du Viennois pour Brahms, le tenant de la tradition, dont il détaille le métier d’écriture et l’art de la variation dans un article célèbre intitulé « Brahms le progressiste ».

Peu jouée en France, la transcription est plus souvent sur les pupitres des orchestres allemands, confie François-Xavier Roth (actuel Generalmusikdirektor de la ville de Cologne) qui semble l’avoir mise à son répertoire. L’œuvre bien connue des chambristes prend un relief insoupçonné sous la plume de Schönberg qui sollicite les couleurs de l’orchestre pour valoriser l’invention mélodique du maître, dans un premier mouvement plutôt jaillissant sous la conduite du chef. Les bois agiles dans le trio de l’Intermezzo (II) pris à vive allure confèrent une autre fluidité à l’écriture quand Schönberg ose les relais de timbres dans la très belle coda rehaussée par le triangle. On note plus de singularités encore dans l’Andante con moto, à travers l’agencement des timbres notamment et une percussion mise en valeur (éclaboussure des cymbales) avec une incursion presque exogène du xylophone dans le thème de la marche. Il revient dans le Rondo alla zingarese, avec tambour de basque, glockenspiel et caisse roulante qui pimentent ce mouvement nourri de thèmes populaires. Un rien d’humour, un élan festif et une virtuosité débridée s’exercent sous le geste de François-Xavier Roth, dans ce final virtuose où le courant circule à travers les pupitres de l’orchestre.

Crédit photographique : © Alice Blangero / Printemps des Arts de Monaco

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