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À l’Institut du monde arabe, Divas forever

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Paris. Institut du monde arabe. Du 19 mai au 26 septembre 2021. Divas : d’Oum Kalthoum à Dalida. Commissaires de l’exposition : Hanna Boghanim et Elodie Bouffard

Après plusieurs mois de fermeture en raison de la pandémie, l’Institut du monde arabe propose pour sa réouverture, une exposition envoûtante et passionnante sur les divas d’Oum Kalthoum à Dalida.

Accueilli en musique et par un spectaculaire et mystérieux rideau de fils oriental sur lequel apparaissent les portraits des divas en noir et blanc dans une lumière filtrée, le visiteur est invité à pénétrer dans l’exposition. Des films du Caire des années 20 projetés sur grand écran, permettent de plonger dans l’atmosphère bouillonnante de l’époque, au moment de la fin de la colonisation britannique, celle qui fit naître les pionnières dans les milieux bourgeois sous influence européenne (dont un intérieur est reconstitué), telle que la féministe Hoda Chaaraoui fondatrice de la revue L’Égyptienne.

L’apparition du vinyl coïncide avec un nouveau statut de « musicienne » pour les femmes. Non voilées, accompagnées en général d’un petit ensemble de quatre instruments, elles se produisent sur scène et sont regardées par un public masculin, égyptien et européen, telle Mounira al-Mahdiyya, la première, ou Badia Massabni danseuse orientale, fondatrice de lieux de spectacles dont un cabaret dans le centre du Caire. Sur les murs noirs du parcours, ces figures féminines sont présentées « en majesté » sur de grands panneaux rouges sur lesquels se détachent les photos de ces stars de l’époque.

Entre les deux guerres, avec le développement de l’industrie musicale, les voix d’exception explosent. Le parcours continue sous des tentures rouges, comme si nous nous entrions dans un théâtre. Place aux quatre grandes divas de l’âge d’or et d’abord à l’ « astre de l’orient », la « quatrième pyramide », Oum Kalthoum, petite paysanne qui en remplaçant son frère au pied levé, se fraie un passage vers la gloire absolue. Photos, disques, costumes retracent le mythe de celle qui, arrivée au Caire en 1924, abandonna le répertoire religieux pour chanter l’amour, inventer un genre nouveau (la chanson longue en plusieurs parties) et devenir l’icône de tout un peuple. Au fil du temps, elle élargit l’accompagnement orchestral oriental en rajoutant divers instruments : violon, violoncelle, piano, guitare, accordéon… Elle s’entoure de grands musiciens, chante trois heures d’affilée à la radio tous les premiers jeudis du mois, et dans ses larges interprétations mène les auditeurs de tout le monde arabe au tarab, la transe, l’extase musicale. À l’Olympia, en 1967, elle donne deux représentations, son seul concert hors du monde arabe. À Bruno Coquatrix qui lui demande combien elle chantera de chansons, elle répond deux. Chacune dure 1h30… On découvre ensuite la vie de Warda Al-Djazaïra, « la rose algérienne », née en France d’une mère libanaise et d’un père algérien, très engagée, militante pro-décolonisation, elle s’exile en Égypte, soupçonnée de cacher des armes pour le FLN, puis en Algérie. Son premier mari l’empêche de chanter mais le second l’y encourage à nouveau. En 1972, elle devient une diva adulée en Égypte. Son répertoire comprend plus de trois-cents chansons.

Princesse druze d’origine syro-libanaise, Asmahan a les yeux verts et la beauté parfaite des actrices de cinéma. Célèbre pour ses vocalises et sa voix d’une grande amplitude, elle passe du contralto au soprano dramatique. Actrice, femme fatale, elle aime boire, fumer et collectionner les amants, elle passe toute sa courte vie à s’émanciper. Rivale d’Oum Kalthoum, espionne pour les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, elle meurt noyée à 27 ans dans sa Rolls suite à un mystérieux accident dans les eaux du Nil, qui laisse aller à toutes les spéculations sur un possible assassinat. Née sur un bateau, une voyante lui avait prédit qu’elle périrait noyée. Fayrouz, enfin, est présentée dans un espace où figurent multiples affiches, disques, cassettes prêtés par un collectionneur privé. Avec une orchestration proche du modèle occidental mais dans lequel le folklore libanais est bien présent, elle introduit les vents et le piano. La création du festival de Baalbek en 1957 avec les frères Rahbani, compositeurs avec qui elle participe à la renaissance de la musique libanaise, fait émerger un genre nouveau, « l’opérette libanaise » dont la chanteuse devient l’égérie. Ne dit-on pas qu’elle est le septième pilier du Liban, en référence aux six piliers du temple de Jupiter sur le site antique ?

Par une entrée des artistes on pénètre dans une petite salle de spectacle reconstituée où l’on peut visionner et entendre plusieurs extraits de concerts. Oum Kalthoum subjugue dans un film de Youssef Chahine de 1969, filmée en couleur pour la première fois où elle apparaît toute de rouge vêtue, mouchoir compris. Puis à l’Olympia en 1979, Fayrouz, grande fleur dorée à l’oreille, et Warda, boucles d’oreilles lourdes et brillantes, maquillage charbonneux et voix envoûtante, fascinent.

Dans une dernière grande salle, à côté de chanteuses, danseuses et d’actrices d’ « Hollywood sur le Nil », Dalida est représentée pour sa période égyptienne de 1954 principalement. Un extrait du film Un verre, une cigarette (1957) la montre incendiaire, chantant en italien et dansant, non sans faire penser à Rita Hayworth dans Gilda (qu’elle double d’ailleurs à la même époque).

Des photos contemporaines sans concession montrent ensuite la fin de l’âge d’or des cinémas arabes, vides de spectateurs après avoir débuté leur déclin à partir de la mort de Nasser, ou telle chanteuse dans une modeste loge.

Dans une dernière partie, l’exposition s’interroge sur l’héritage des divas, toujours bien présentes dans la musique actuelle remixée et dont l’image orne les panneaux du Caire (Oum Kalthoum, l’indétrônable), les œuvres de street art de Beyrouth, ou bien inspire des artistes contemporains dans une vision plus « pop ».

Çà et là, des distributeurs de gel hydroalcoolique nous ramènent à notre époque tandis que les films de concerts et les carrières hors norme de ces divas nous rappellent encore, s’il en était besoin, l’importance de la communion des artistes avec leur public.

Crédits photographiques : Photo 1 : Affiche du film « Victoire de la jeunesse » (Instissâr al shabâb) Réalisé par Ahmed Badrakhan avec Asmahan et Farid al-Atrache Egypte, 1944 Beyrouth, collection Abboudi Bou Jawde © Abboudi Bou Jawde ; Photo 2 : Oum Kalthoum en concert au Caire, 1960 Paris, Photothèque de l’IMA © IMA ; Photo de Une : Oum Kalthoum sur la scène de l’Olympia, 14 novembre 1967 Paris, Photothèque de l’IMA ©IMA

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