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Les Fantômes de Versailles de John Corigliano

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John Corigliano (né en 1938) : Les Fantômes de Versailles, opéra en deux actes sur un livret de William M. Hoffman. Mise en scène : Jay Lesenger. Scénographie : James Noon. Costumes : Nancy Leary. Lumières : Robert Wierzel. Chorégraphie : Eric Sean Fogel. Avec : Teresa Perrotta, soprano (Marie-Antoinette) ; Emily Misch, soprano (Florentine) ; Christian Sanders, ténor (Bégearss) ; Jonathan Bryan, baryton (Beaumarchais) ; Spencer Britten, ténor (Léon) ; Kayla Simbieda, soprano (Suzanne) ; Brian Wallin, ténor (Almaviva) ; Peter Morgan, basse (Louis XVI) ; Ben Schaefer, baryton (Figaro) ; Joanna Latini, soprano (Rosina) ; Chœur (chef de chœur : Katherine Kozack) et danseurs du Glimmerglass Festival ; Orchestre de l’Opéra Royal, direction : Joseph Colaneri. Réalisation : Olivier Simmonet. 2 CD / 1 DVD / 1 Blu-ray Château de Versailles Spectacles. Enregistrés sur le vif les 7 et 8 décembre 2019 à l’Opéra Royal de Versailles. Notice en français, anglais et allemand de 80 pages. Durée totale : 145:40 (opéra), 38:00 (Of Rage and Remembrance)

 

Édité par Château de Versailles Spectacles dans un élégant coffret CD/DVD/Blu-ray, le premier opéra de souffle sur les braises toujours brûlantes du débat entre les anciens et les modernes.

Le première fois que le nom du compositeur aborda les rivages de nos mémoires, ce fut à l’occasion de la sortie, en 1981, du film de Ken Russell Au-delà du réel. Dix ans plus tard, à l’initiative de James Levine, le Metropolitan Opera créait son premier opéra, The Ghosts of Versailles. On imagine l’effroi du public conservateur à l’audition du langage « abstrait atonal et microtonal » (ainsi Corigliano qualifie-t-il lui-même la partition qu’il avait composée pour le film) qui couvrait également les quinze premières minutes des Fantômes de Versailles. C’était sans compter sur la sincère ambition du compositeur de questionner, au-delà du simple divertissement, son statut de compositeur contemporain. rappelle que l’anathème castrateur de Pierre Boulez (« tout compositeur refusant de voir la nécessité historique de l’écriture dodécaphonique est inutile ») avait traversé l’Atlantique. Fasciné comme tout un chacun par le succès au travers des siècles du Barbier de Séville, des Noces de Figaro, le compositeur écoute alors la résonance entre le monde disparu de l’aristocratie française contrainte à l’exil ou à la mort par la Révolution française de 1789 et son statut de compositeur contemporain américain lui aussi sous diktat dodécaphoniste… français ! Une révolution prophétisée par Le Mariage de Figaro dont Danton avait dit: « cette pièce a tué la noblesse » Dans le sillage de Rossini et de Mozart, Corigliano ambitionne un temps de mettre en musique La Mère coupable mais la faiblesse de ce troisième volet de la Trilogie de Beaumarchais enjoignit le compositeur et son librettiste à l’enrichir d’une seconde temporalité.

Un procédé bien commode pour ressusciter, serti dans une contemporanéité en vogue, ce soi-disant âge d’or de l’opéra. Corigliano fait donc dialoguer un réel majoritairement tonal, avec un « au-delà du réel » dodécaphonique assez impressionnant représenté par un monde de fantômes (Marie-Antoinette, Figaro et Cie) ressuscités par un Beaumarchais désireux de réécrire le cours fatal d’une Histoire qui a mis à mort une héroïne dont il est ici amoureux. On ne peut que souscrire à l’habileté du livret de William M. Hoffman (un scénario parfaitement huilé autour d’une affaire du collier revisitée), comme à l’ambition sincère de Corigliano d’allonger la liste des mélodies destinées à traverser l’histoire.

Après avoir été repris assez régulièrement, Les Fantômes de Versailles (créée au Glimmerglass Festival le… 13 juillet 2019 !) viennent hanter l’Opéra Royal de Versailles. Exactement là où furent célébrées d’autres noces que celles de Figaro : celles de Marie-Antoinette et Louis XVI. Un trouble temporel (Marie-Antoinette avait joué Rosine au Petit Trianon) qui s’ajoute à la séduction d’un spectacle qui n’exclut pas l’humour (fous-rires garantis lorsque les fantômes jouent à se tuer sans risque puisqu’ils sont morts !). La mise en scène de , sûre de ses coups de théâtre, avance sans cesse, aussi fluide que les rideaux qui séparent les deux mondes. Se distinguent principalement, au sommet d’une distribution pléthorique et parfaitement rodée qui n’appelle que les éloges, le Figaro très à l’aise de , l’accorte Suzanne de Kayla Siembieda, un couple Almaviva en tous points conformes ( et ), le Beaumarchais omniscient de et un Chérubin ardent (à lui la plus belle mélodie, lui dont pourtant ni notice ni générique de fin, comme pour tous les rôles secondaires, ne mentionnent le nom). Mention spéciale à la Marie-Antoinette aux aigus dardés de , au Bégearss hallucinant de (le ténor semble déglutir ses notes), méchant d’anthologie aux manigances soulignées par de fafnériennes reptations au synthétiseur.

Joseph Colaneri dirige un nouvel orchestre créé spécialement pour l’occasion : l’Orchestre de l’Opéra Royal. Une prestation remarquable, faisant ressurgir tous les effets d’une partition à effets. Clins d’œil aux aînés à l’appui (Noces, Barbier, Siegfried), les numéros se succèdent (un nouveau duo Rosine/Suzanne presque aussi gracieux que Canzonetta su l’aria, le formidable air Oh the lion may roar, la beauté bernsteinienne du quatuor Look at the green here in the glade) et l’on passe vraiment un excellent moment au visionnage de la captation du spectacle.

Le doute affleure néanmoins à la simple audition des CD. Le langage de Corigliano, pour habile et sophistiqué qu’il soit, et heureusement pas aussi logorrhéique que celui des Heggie et consorts, n’est pas aussi personnel, pour s’en tenir aux compositeurs américains que celui d’un Philip Glass (ou d’un John Adams première manière). On peut aussi s’en rendre compte dans le remarquable documentaire Of Rage and Remembrance consacré à sa Symphonie n° 1 à la mémoire des victimes du sida, qui complète l’opéra. Les 2h30 des Fantômes de Versailles souffrent de déficits d’inspiration (la pénible scène du Pacha, l’Air de Samira fatigant dès la seconde audition, le final en queue de poisson du I, le chœur révolutionnaire, quelques ensembles aux lignes bavardes et brouillonnes) qui l’apparentent alors aux comédies musicales de type Les Misérables. Le premier acte laisse espérer plus que le second ne donne (même conclu par le retour de la mélodie Bernstein). Et cela ne pardonne pas. Espérons donc que le deuxième opéra de Corigliano (The Lord of Cries), dont la création est prévue en 2021, célèbre avec un génie plus soutenu d’autres noces attendues : les noces musicales du passé et du présent.

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John Corigliano (né en 1938) : Les Fantômes de Versailles, opéra en deux actes sur un livret de William M. Hoffman. Mise en scène : Jay Lesenger. Scénographie : James Noon. Costumes : Nancy Leary. Lumières : Robert Wierzel. Chorégraphie : Eric Sean Fogel. Avec : Teresa Perrotta, soprano (Marie-Antoinette) ; Emily Misch, soprano (Florentine) ; Christian Sanders, ténor (Bégearss) ; Jonathan Bryan, baryton (Beaumarchais) ; Spencer Britten, ténor (Léon) ; Kayla Simbieda, soprano (Suzanne) ; Brian Wallin, ténor (Almaviva) ; Peter Morgan, basse (Louis XVI) ; Ben Schaefer, baryton (Figaro) ; Joanna Latini, soprano (Rosina) ; Chœur (chef de chœur : Katherine Kozack) et danseurs du Glimmerglass Festival ; Orchestre de l’Opéra Royal, direction : Joseph Colaneri. Réalisation : Olivier Simmonet. 2 CD / 1 DVD / 1 Blu-ray Château de Versailles Spectacles. Enregistrés sur le vif les 7 et 8 décembre 2019 à l’Opéra Royal de Versailles. Notice en français, anglais et allemand de 80 pages. Durée totale : 145:40 (opéra), 38:00 (Of Rage and Remembrance)

 
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