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Lannion. Eglise Saint-Jean du Baly. 2-VIII-2021. Henry Purcell (1659-1695) : Lamento de Didon, extrait de Didon et Enée ; Reynaldo Hahn (1874-1947) : A Chloris ; Henri Duparc (1848-1933) : L’invitation au voyage, ; Chanson triste ; La Vie antérieure ; Francis Poulenc (1899-1963) : La Dame de Monte-Carlo ; Jules Massenet (1842-1912) : Air des lettres, extrait de Werther ; Georges Bizet (1838-1875) : Habanera; Séguedille ; Air des lettres, extraits de Carmen ; Jacques Offenbach (1819-1880) : Air de la lettre ; Air de la griserie ; Couplets de l’aveu, extraits de La Périchole. Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano. Colette Diard, piano.

Ploulec’h. Le Patio. 7-VIII-2021. Léonard Bernstein (1918-1990) : Plum Pudding/Tavouk gueunksis, extraits de La Bonne Cuisine ; Brigitte Fontaine (née en 1939) : La Côtelette ; Claude Debussy (1862-1918) : Mes longs cheveux descendent, extrait de Pelléas et Mélisande ; Michel Berger (1947-1992) : Le Blues du businessman, extrait de Starmania ; Prince (1958-12016) : Purple Rain ; Wolfgang-Amadeus Mozart (1756-1791) : Deh, vieni alla finestra, extrait de Don Giovanni ; Claude Nougaro (1929-2004) : Les Don Juan ; Richard Wagner (1813-1883) : La Chevauchée des Walkyries ; Peter Brown (né en 1953 ): Material Girl ; Charles Gounod (1918-1893) : Ah ! Je ris de me voir si belle en ce miroir, extrait de Faust ; Aqua : Barbie Girl ; Les Rita Mitsouko : Les Histoires d’a ; Jean-Baptiste Lully (1632-16978) : Atys est trop heureux, extrait d’Atys ; Joseph Kosma (1905-1969) : Et puis après ; Queen : I want to break free. Compagnie Virévolte. Lumières : Yvon Julou. Avec : Aurore Bucher, soprano. Jérémie Arcache, violoncelle (et chant)

Succédant à une édition 2020 ressuscitée in extremis, la treizième programmation du festival breton consacré depuis 2008 à la voix, propose sept concerts sous le générique : La Voix dans tous ses éclats. Une profession de foi qu’illustrent à merveille le Récital d’ouverture de la mezzo-soprano Stéphanie d’Oustrac, et Philtre d’amour, drame lyrique en un entracte de la soprano .


Stéphanie d’Oustrac, entre la cantatrice et la femme

La mezzo-soprano, à peine rentrée de Tokyo (une nouvelle Carmen revue par Alex Ollé), pose ses valises à l’église Saint-Jean du Baly, succédant à Stéphane Degout, son récent Chorèbe troyen, avec un programme où « tout n’est que luxe calme et volupté ». Stéphanie d’Oustrac est une bête de scène qui emporte toujours le théâtre dans ses bagages.

Sa Didon de Purcell se fait d’abord entendre avant de se faire voir : elle remonte hiératiquement l’allée de la nef centrale jusqu’au piano de , reste un moment de dos, se retourne… Le Lamento de la reine de Carthage se pare d’un dramatisme à la puissance bien éloignée de l’intimiste version enregistrée naguère avec Héloïse Gaillard. La stupéfiante séduction du À Chloris de (assurément une des plus belles pièces de l’Histoire de la Musique) permet à Stéphanie d’Oustrac de peaufiner le dosage de ses effets face à l’extrême générosité de l’acoustique du lieu, et d’établir un contact tranquille avec le public. La plupart des pièces ont été gravées ou incarnés à la scène. Ainsi, des trois Duparc où la splendeur automnale de son mezzo trouve d’emblée à s’épanouir (L’Invitation au voyage ne se présentant plus, l’on découvre ce soir l’étonnant La Vie intérieure, qui permet à la diseuse d’emmener l’auditeur dans les zones les plus troubles du poème baudelairien). Ou encore de La Dame de Monte-Carlo, rôle avec lequel Stéphanie d’Oustrac séduisit en 2002 le jury des Révélations artiste lyrique des Victoires de la Musique. Le pitoyable destin de l’héroïne (ah, le Monte Carlo final envoyé au bord du vide de… l’estrade !) trouve dans la juste distance empathique, l’absolution d’un verbe cru à faire frémir les prie-Dieu : la soyeuse robe argentée de la diva dissimulait deux poches bien commodes pour évoquer le canaille de la cocotte croquée par Cocteau.

L’assistance est prête ensuite pour un pot-pourri des grands succès : le haut dramatisme de l’Air des lettres de la splendide Charlotte qu’elle a été à Nancy en 2018 et, à l’opposé du spectre, les fragrances rouées de son ahurissante Carmen pour Aix en 2017. Stéphanie d’Oustrac sait aussi s’amuser (et amuser son auditoire) de l’impromptu d’un trou de mémoire venu interrompre un Duparc, d’un enchaînement fauteur de trouble dans les remparts de Séville ou encore de l’adresse erronée d’une Berceuse de De Falla attribuée en bis à Villa-Lobos. Enfin, au fil de trois extraits de La Périchole (dont un Air de la lettre parfaitement désillusionnant et un Air de la griserie sous total contrôle), la chanteuse fait enfin prendre conscience de ce que même une opérette d’Offenbach peut receler de mélancolie. Le premier bis résume l’affaire : des Chemins de l’amour entre soupir et sourire, clignant de l’œil vers l’arrière-grand-oncle Francis…

Veillé par l’accompagnement précis et vigilant de (chef de chant, concertiste, enseignante au Conservatoire à rayonnement départemental de Lorient), un récital extrêmement attachant où, complice de son auditoire, Stéphanie d’Oustrac n’aura jamais laissé la cantatrice vampiriser la femme.


, entre la femme et la cantatrice

Une « diva attitude » qui n’est pas sans trouver un savoureux écho dans Philtre d’amour, drame lyrique en un entracte quelques jours plus tard sur la scène du Patio de Ploulec’h. Contrairement à Stéphanie d’Oustrac, Aurore Bucher n’a pas encore foulé les planches des grandes maisons d’opéra. On a pu la repérer dans les opéras promenades de l’Ensemble Justiniana ou encore dans le splendide Rinaldo de la Co[opéra]tive. Elle a créé en 2013 sa propre compagnie Virévolte, dont l’ambition est d’« abolir les frontières entre musique savante et musique populaire ». Virévolte créera très prochainement l’adaptation lyrique du Bel Indifférent de Cocteau.

Philtre d’amour, drame lyrique en un entracte : un intitulé qui annonce la couleur. On entend en coulisses la conclusion frénétique de l’Acte I d’un célèbre opéra de Wagner juste avant que ne déboule sur scène le pas décidé d’une Isolde de carton-pâte, harnachée de tous les clichés attachés à LA cantatrice : un genre en soi, sur lequel Aurore Bucher a beaucoup à déverser. Voici donc, lestée de macarons géants, Isolde en rogne dans sa loge, en fait sa double-loge puisqu’au pas de la future épouse du Roi Marke s’emboîte celui plus flegmatique de son Tristan, harnaché de métal du heaume à la poulaine. Que va-t-il advenir ? Vous avez une heure. Comme à Bayreuth. Les « tourtereaux » wagnériens redeviennent deux cœurs humains-trop-humains en proie au doute amoureux. Se dessine progressivement, parallèlement à une furia de clics sur les sites de rencontre, une carte du tendre musicale. Et comme sur tous les sites de rencontres, l’on trouve de tout : Bernstein, Fontaine (Brigitte), Debussy, Berger (Michel), Mozart, Nougaro, Wagner, Brown (Peter), Gounod, Aqua, Les Rita Mitsouko, Lully, Kosma (Joseph) et… Queen ! Un bestiaire musical plutôt hilarant que rappellent forcément à l’ordre les trous d’air de la mélancolie.

L’intérêt musical est dynamisé par des arrangements captivants qui réduisent très vite à néant la crainte initiale relative à la monotonie redoutée d’un spectacle annoncé pour soprano et violoncelle. Taillé sur mesure, Philtre d’amour donne à Aurore Bucher l’occasion d’exhiber des dons conséquents (sur La Walkyrie elle lance non seulement les fameux Hojo to ho mais fait entendre aussi les trilles des vents de la Chevauchée façon youyous berbères !) autant que protéiformes (elle accompagne au glockenspiel le Don Giovanni de son partenaire). La voix franchit avec naturel les cols escarpés de cette montagne russe lyrico-rocko-pop. Chantée ou parlée, la diction fait mouche, notamment au moment fil du long panégyrique féministe (mais pas que) à 200 à l’heure que déconstruit avec humour la vis comica de , à qui l’ego de la chanteuse ne craint pas de déléguer également une part vocale conséquente (déchirantes Histoires d’a !). Jouant et chantant, le violoncelliste, sorti de sa chrysalide cuirassée, aura mis à nu sa virilité tandis que la soprano aura tombé le lourd brocart wagnérien pour laisser apparaître sa part masculine. L’un et l’autre révéleront in fine leur part animale juste avant d’être rappelés par les accords de l’orchestre, et c’est vêtus de peaux de bêtes et, peut-être cette fois « l’amour dans l’âme » (en bis La Tendresse de Bourvil viendra confirmer cette envisageable fin heureuse) qu’ils regagneront l’Acte II. On n’ose imaginer ce qui se passera à l’entracte précédant le III…

Crédits photographiques : © Alain le Bourdonnec

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Lannion. Eglise Saint-Jean du Baly. 2-VIII-2021. Henry Purcell (1659-1695) : Lamento de Didon, extrait de Didon et Enée ; Reynaldo Hahn (1874-1947) : A Chloris ; Henri Duparc (1848-1933) : L’invitation au voyage, ; Chanson triste ; La Vie antérieure ; Francis Poulenc (1899-1963) : La Dame de Monte-Carlo ; Jules Massenet (1842-1912) : Air des lettres, extrait de Werther ; Georges Bizet (1838-1875) : Habanera; Séguedille ; Air des lettres, extraits de Carmen ; Jacques Offenbach (1819-1880) : Air de la lettre ; Air de la griserie ; Couplets de l’aveu, extraits de La Périchole. Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano. Colette Diard, piano.

Ploulec’h. Le Patio. 7-VIII-2021. Léonard Bernstein (1918-1990) : Plum Pudding/Tavouk gueunksis, extraits de La Bonne Cuisine ; Brigitte Fontaine (née en 1939) : La Côtelette ; Claude Debussy (1862-1918) : Mes longs cheveux descendent, extrait de Pelléas et Mélisande ; Michel Berger (1947-1992) : Le Blues du businessman, extrait de Starmania ; Prince (1958-12016) : Purple Rain ; Wolfgang-Amadeus Mozart (1756-1791) : Deh, vieni alla finestra, extrait de Don Giovanni ; Claude Nougaro (1929-2004) : Les Don Juan ; Richard Wagner (1813-1883) : La Chevauchée des Walkyries ; Peter Brown (né en 1953 ): Material Girl ; Charles Gounod (1918-1893) : Ah ! Je ris de me voir si belle en ce miroir, extrait de Faust ; Aqua : Barbie Girl ; Les Rita Mitsouko : Les Histoires d’a ; Jean-Baptiste Lully (1632-16978) : Atys est trop heureux, extrait d’Atys ; Joseph Kosma (1905-1969) : Et puis après ; Queen : I want to break free. Compagnie Virévolte. Lumières : Yvon Julou. Avec : Aurore Bucher, soprano. Jérémie Arcache, violoncelle (et chant)

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